Dmitri Gloukhovski · Enregistrement
6.
Elle rentrait par les mêmes chemins.
Elle ne voyait plus avec qui elle voyageait, ni ce qu’elle dépassait. Une seule radio fonctionnait encore — juste dans la tête d’Ouliana. Des bribes hachées y passaient, comme si le signal était brouillé, comme si quelqu’un le parasitait.
Comment vivre toute sa vie avec un invalide à la maison ? Pour l’instant, sous l’effet des médicaments, il était heureux, mais quand il comprendrait vraiment ce qu’il était devenu, quel genre d’homme serait-il ? D’accord, il y aurait une pension, il n’aurait pas à crever de faim, mais il faudrait bien qu’il s’occupe à quelque chose, non ? Passer toute la journée à rouler dans l’appartement en fauteuil, regarder la télé, jouer aux dominos dans la cour avec des vieux : c’est ça, un mari ? Il arrêterait ses piqûres, il se mettrait sûrement à picoler ; il faudrait remplacer une anesthésie par une autre. Il n’allait quand même pas se préparer aux Jeux paralympiques ? Alors il se mettrait à boire. Et il serait toujours de mauvaise humeur, Ouliana ne connaissait pas d’invalides gentils. Essaie donc de t’imaginer sans jambes, faisant des tours sur le circuit circulaire entre le frigo et la télé ; avec une vie pareille, comment ne pas péter les plombs ? Et qui serait responsable de tout ça ? Celui qui est à côté, voilà qui. C’est lui qui trinquerait. Ce serait un poids d’un poud à son cou ; combien ça lui coûterait, tout ça ? Oui, d’accord, ce serait stable, mais stable comme en taule — et peut-on seulement divorcer d’un invalide ? Elle aurait honte de le quitter, et après, avec le petit, elle ne pourrait pas rouler sur l’or grâce à la pension alimentaire. Bon, Sacha, lui, était encore quelqu’un de bien ; il était bon, gentil, peut-être qu’il s’en sortirait, qu’il ne deviendrait pas aigri, qu’il ne se vengerait pas sur Oulianotchka — avec ses moignons, pardonnez-moi mon Dieu — de cette injustice. Mais être désormais attachée à lui pour toujours comme ça… L’idée lui avait traversé l’esprit, elle l’avait effleurée : « lourd » voulait dire qu’il lui manquait un bras ou une jambe. Mais elle s’était interdit de pousser plus loin, de peur de matérialiser la chose, et voilà que tout était arrivé et n’attendait plus qu’elle, comme un piège à rats dont le déclencheur est appâté d’un morceau de lard : huit millions de roubles, quelle idiote. Et qu’est-ce que ça pouvait bien te faire, ces huit millions ? C’était le montant versé en cas de décès ; pour une blessure, c’était moins, et pour l’invalidité aussi…
Elle prit son téléphone et chercha : combien versait-on, au juste, pour l’invalidité ? Les montants variaient. Elle activa alors son VPN, vérifia avec l’IA, comme Kristinka lui avait montré ; celle-ci lui donna aussitôt un rapport : six millions en cas d’incapacité totale de travail. Bon, six… Six, ce n’était pas rien… Mais ces six millions, c’étaient les indemnités de Sacha, et il faudrait sans doute les partager aussi avec ses parents, puisqu’ils seraient eux aussi à sa charge, non ? Mais comment partager ? À parts égales ? Elle demanda à l’IA comment répartir les indemnités d’invalidité d’un participant à l’opération militaire spéciale entre son épouse et ses parents ; cela dépendait du nombre d’enfants, mais il était clair qu’Ouliana n’aurait pas droit à tout. Et elle ne lui avait toujours pas demandé pour sa mère, si elle savait qu’il avait été retrouvé ou non, se rappela soudain Ouliana. En allant là-bas, elle s’en souvenait, elle y pensait en mâchant ses saucisses en pâte ; mais dès qu’elle était entrée dans la chambre, elle avait oublié. Pourtant, personne ne lui avait parlé de sa mère — ni Sacha, ni ses voisins de chambre, ni le médecin traitant, ni l’infirmière. Mais lui-même aurait dû penser à sa mère ; il était conscient, même s’il était bizarre. Et puis l’hôpital était militaire, donc quelque part son état avait dû être enregistré : il était vivant, il avait été retrouvé. On devait en informer le bureau de recrutement militaire, qui transmettrait à Tatiana. Elle l’avait sûrement déjà appris, et elle ne téléphonait toujours pas à Oulianotchka, elle gardait le silence. Était-il possible qu’elle soit déjà arrivée, elle aussi ? Ou qu’elle soit maintenant à la gare de Vologda, à attendre le même train pour se présenter chez Sacha le matin ? Peut-être était-elle déjà allée le voir avant Ouliana, la première ? Il aurait fallu demander au médecin traitant, quelle idiote de ne pas l’avoir fait ; au moins, elle aurait eu une certitude, quelle qu’elle soit, mais là… Et ces huit millions, il faudrait de toute façon les partager, à supposer qu’elle arrive à devancer Tatiana et à s’enregistrer. Mais huit millions, même divisés par deux, ça faisait quatre ; et s’il y avait un enfant, l’IA lui avait indiqué qu’Ouliana aurait alors les deux tiers et les parents seulement un tiers. Les deux tiers de huit millions, ça faisait combien… Mais combien, combien ? reprit-elle ses esprits. Qu’est-ce que tu calcules, au juste, qu’est-ce que tu es en train de compter ? Tu l’as déjà enterré, Sacha ? Tu es déjà en train de partager l’indemnité de décès avec Tatiana ? Mais quelle ordure tu fais ! Et tu ne vaux pas mieux que sa mère. Rappelle-toi plutôt comme il te souriait, comme il était heureux de te voir, comme il était heureux pour le bébé, comme il s’inquiétait de ne pas pouvoir subvenir à ses besoins et l’élever sans ses jambes. Comment peut-on seulement penser à l’argent ? De l’argent, et alors ? Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu es jeune, tu as tes jambes, tes bras et ta chatte, pardonnez-moi mon Dieu ; tu arriveras bien à te nourrir toute seule, tu n’as pas besoin de ces millions. Bon, tu t’achèteras un appartement, tu n’auras plus à louer, et alors ? Qu’est-ce que ça changera ? Quand on a son propre appartement, c’est sûr, c’est une tout autre vie, on est tranquille, maîtresse chez soi, on ne dépend de personne ; mais, au fond, qu’est-ce que ça changera… Et à quel prix, quand même ? Pas à ce prix-là, non ? Ne dépendre de personne, ne plus dépendre de personne, disposer de sa vie, ça, ce serait ça, le rêve, le vrai. Mais si tu es attachée pour la vie à un homme sans jambes, même dans ton propre appartement, c’est quoi, ça ? Un rêve ? Et comment va se passer cette opération ? Le médecin traitant a bien dit que c’était une opération compliquée et que tout pouvait encore arriver. Ou est-ce qu’il ne l’a pas dit et qu’Ouliana l’a compris comme ça ? Et « tout », ça veut dire quoi ? Peut-être que ce sera encore pire, qu’on lui amputera autre chose, qu’il restera cloué à son lit, par exemple, pour toujours, qu’il se fera dessus et qu’elle devra nettoyer. Et comment faire l’amour avec un homme sans jambes ? C’est péché de dire ça, péché, mais il faut aussi y penser ; elle était encore une jeune femme, en bonne santé, elle en avait besoin. Son vibromasseur, pendant qu’elle attendait des nouvelles de Sacha, elle l’avait usé jusqu’à la corde. Elle lui était restée fidèle, mais deux mois, c’est une chose ; toute une vie, c’en est une autre. Arrête, tu ne penses pas à ce qu’il faut, tu devrais avoir honte d’y penser. Mais tout peut arriver, justement ; ça veut dire aussi qu’il pourrait ne pas s’en sortir. Et ça aussi, c’est honteux. Et même pire. Mais pourquoi aurait-elle honte ? Ouliana n’avait qu’elle-même, après tout. Elle ne pouvait pas compter sur sa mère, avec son salaire ; encore un an ou deux derrière son comptoir et elle serait à la retraite, avec une pension qui ne permettrait pas de faire des folies. Qui la ferait vivre ? Sa fille, bien sûr. Et c’est normal, d’accord, mais où trouver tout le fric pour tout ça ? Eh bien, voilà où, dans cet argent, s’ils se mariaient. Et alors, qu’est-ce qu’il y aurait de mal ? Qui allait tout porter sur ses épaules, sinon ? Sûrement pas Tatiana Nikolaïevna ! Au fait, combien avaient-ils payé pour leur appartement, tiens ? Ils avaient dû l’acheter à Zaretchié, même s’il était pourri, presque au centre ; ils avaient sûrement pris un crédit immobilier, et ils en avaient encore pour longtemps à payer. Mais ça, Ouliana n’allait certainement pas en répondre : c’était sa faute, à elle, elle avait envoyé son fils à l’armée pour l’argent, l’avait envoyé à l’abattoir, et maintenant elle faisait la furieuse. Si elle avait vu Sacha sourire, elle aurait compris. Alors, elle était venue ou pas ? Il ne fallait surtout pas traîner, il fallait y aller directement et prendre rendez-vous avec le médecin-chef dès le matin.
Elle demanda à l’IA comment se mariaient exactement les participants à l’opération militaire spéciale hospitalisés. L’IA lui donna toutes les instructions : pas besoin d’aller au ZAGS, on pouvait se marier en une seule journée, même directement à l’hôpital ; l’administration faisait venir un officier d’état civil, aucun besoin d’attendre un mois. C’était prévu par une disposition spéciale du gouvernement ; le président lui-même s’était exprimé à ce sujet : toutes les conditions avaient été réunies. Au moins ça, au moins sur ce point, se dit Ouliana, soulagée de pouvoir tout faire à temps, soudain reconnaissante envers l’État, qu’elle considérait d’ordinaire comme une moissonneuse folle dont il fallait se cacher et esquiver les coups, sous peine de finir broyé. Et là, tout à coup, voilà qu’il se souciait des gens. Eh bien, merci, on ne va pas refuser. Et puis trois millions pour l’invalidité, ce n’était pas de l’argent, c’était une fortune ; si l’apport initial était important, ensuite elle pourrait grignoter un peu sur son salaire, et lui aurait une pension. Il n’avait pas du tout besoin de mourir, et Ouliana n’avait pas besoin d’être une ordure. Au contraire, au contraire : il allait s’en sortir, et elle, quoi ? Elle allait vraiment l’abandonner, abandonner ce Sacha qui l’aimait tant, qui l’appelait avant sa mère, qui, de tout ce qu’il avait vécu depuis l’enfance jusqu’à l’impact, n’avait retenu que son numéro de téléphone ? C’est lui qu’elle allait abandonner, alors, pour courir vivre sa petite vie joyeuse ? Non, désormais ils étaient liés, après tout, et Ouliana ne le quitterait pas ; elle prendrait soin de lui, et il ne se mettrait pas à boire. Oui, qui sait, peut-être qu’il irait même aux Jeux paralympiques, pour de vrai ; tout dépendrait des efforts qu’elle ferait. Toute seule, ça aurait été effrayant, oui. Dans les années quatre-vingt-dix, les femmes avaient bien galéré avec les anciens combattants revenus de Tchétchénie ; mais maintenant, avec tous ces moyens, ils n’allaient quand même pas ne pas s’en sortir ? Bien sûr que si, ils s’en sortiraient. Il fallait seulement y aller demain, dès le matin, directement à l’hôpital, et voir tout de suite le médecin-chef, pour être absolument sûre de tout faire à temps. Que Dieu fasse que l’opération de Sacha se passe bien, que Dieu fasse que tout réussisse !
• • •
Maxime prit dans le plat commun une tranche de poisson rouge et, en la portant à son assiette, huma discrètement l’air. Non, l’odeur ne venait pas du poisson.
L’établissement était bondé et animé. Les serveurs de la nouvelle école moscovite n’étaient ni dressés, ni obséquieux, ni serviles, mais souriaient avec retenue, comme s’ils étaient simplement aimables et accueillants ; ils se matérialisaient à côté de vous dès qu’on pensait à eux et se fondaient dans le brouhaha du restaurant dès qu’on les oubliait. Tout était organisé avec goût, Maxime devait le reconnaître. On apportait de beaux plats, on versait le vin dans du verre fin, une musique électronique agréable passait. Rien n’avait disparu : Moscou était florissante. Moscou bourdonnait.
Il se versa du blanc dans son verre et se leva.
— Bon, alors ? Vadik ! On ne va pas dire à voix haute quel âge tu as aujourd’hui…
— Et tu as raison ! l’interrompit le fêté chauve. L’âge, c’est comme la météo sur l’iPhone. Peu importe ce qui est écrit, ce qui compte, c’est ce qu’on ressent ! Et moi, je me sens comme à vingt-sept ans !
— Exactement, sourit Maxime. Tu sais… Quand on connaît quelqu’un depuis longtemps… On voit sur son visage les traits mêmes qu’on lui connaît depuis l’enfance, depuis la jeunesse. C’est comme ça que je te regarde maintenant et que je te vois en seconde. Bon, quelques rides, je ne vais pas te mentir, mais tu es toujours le même. Pas seulement à vingt-sept ans, tu es exactement le même qu’à seize ans.
— « Les enfants, votre maman a de nouveau seize ans… » Ha ! renchérit Kolian.
— Oui. Et puis, au fond de nous, nous savons tous que nous sommes toujours les mêmes, à seize ans comme à vingt-sept. Alors, nos amis — nos plus proches, ceux de l’école… Depuis la première classe, quand même… Comme nous, ici… nous voient toute notre vie tels que nous nous voyons nous-mêmes : hors du temps, hors de l’âge. Ils voient notre essence. Ils comprennent qu’il n’y a pas d’âge, que tout ça n’est qu’une illusion. Bref, Vadik ! Tu n’as même pas vingt-sept ans, tu as juste sept ans aujourd’hui, comme moi, et je t’aime énormément !
— Un baiser ! cria Kolian.
— Un baiser ! reprit toute leur table dans un éclat de rire.
Maxime trinqua avec Vadik, but une longue gorgée et se laissa retomber à sa place. Voilà, c’était fait. Il s’épongea le front moite.
Il semblait qu’ici, à part lui, personne ne songeait plus à l’incongruité de la situation.
Il se retourna vers sa femme : elle discutait avec animation avec Kira, son verre, comme d’habitude, était plein. Quand quelqu’un portait un toast, elle en prenait une gorgée — juste pour éviter les questions — puis le reposait discrètement. Les médicaments ne faisaient pas bon ménage avec l’alcool.
Ça faisait longtemps qu’ils n’étaient pas sortis. Mais c’était l’anniversaire d’un ancien camarade de classe, et puis soixante-dix pour cent de leur vie était déjà passé ; bientôt, toute leur vie serait finie. Ils n’avaient pas cherché d’excuses, ils étaient venus ; avaient-ils bien fait ? Qu’est-ce qui était le plus juste, humainement ?
À vrai dire, Marina et lui pouvaient tout à fait se permettre d’aller au restaurant, même avant la guerre ; les vendredis et samedis, ils évitaient généralement de dîner chez eux : ils accompagnaient d’ordinaire d’un plat de fusion à la mode un concert au Conservatoire ou une première dans quelque théâtre expérimental. La guerre n’avait pas touché les restaurants ; ils étaient restés là, comme avant, et on y mangeait toujours aussi bien. Et, à vrai dire, leur famille n’avait pas vraiment perdu d’argent. Dans Moscou hors guerre, on pouvait mener exactement le même train de vie sybaritique que dans celle d’avant-guerre ; tout était encore possible, et il y avait assez de gens aisés dans cette ville pour que tous les établissements soient bondés, dedans comme dehors. Comme disent les hôtesses : « Nous sommes complets. » Seule la clientèle avait quelque peu changé : les visages polis par deux décennies d’européanisation étaient moins nombreux, les visages bruts de décoffrage plus nombreux. Sur les terrasses des restaurants, on aurait dit que siégeaient les mêmes gens qui dirigeaient les fleurons chinois ; de là, ils regardaient le monde avec la même expression conquérante et péremptoire. Et ils ne manquaient décidément pas d’appétit, malgré la guerre.
C’était l’appétit de Maxime qui avait disparu.
Et d’où aurait-il pu lui venir ? Des images de villes ukrainiennes en flammes ? Des vidéos de drones montrant des petits bonshommes se tordant au sol ? Des champs à perte de vue, plantés de croix ? De cette horreur que la télévision vendait tous les jours aux gens comme l’accomplissement de leur propre volonté ? De tout le reste de ces mensonges sans fin, accompagnés d’un sourire répugnant ? De l’obligation d’y croire, ou du moins de ne pas contester ? Tout ça lui retournait le ventre ; ça lui serrait la gorge au point qu’il ne pouvait pas l’ouvrir, oui, vraiment, physiquement.
La première année de guerre, il s’était même disputé plusieurs fois avec des amis qui continuaient obstinément à bouffer au restaurant, refusant de renoncer à leurs habitudes alimentaires. Il leur disait méchamment : oui, les Patriarchies, c’est toujours pareil, rien n’a bougé ; sauf qu’à la place du veau, on vous sert désormais de la chair humaine. Alors, il est bon, ce petit morceau ?
Ils lui répondaient qu’ils n’avaient pas l’intention de renoncer à leur vie paisible — d’autant plus que le pouvoir voulait la leur prendre ; c’était peut-être leur forme de protestation ! Maxime essayait de leur faire comprendre que le pouvoir avait au contraire intérêt à entretenir l’illusion de la normalité ; tant que la guerre ne serait pas totale, il voulait que Moscou et Saint-Pétersbourg aient l’air de villes paisibles et prospères, que l’extermination des gens soit reléguée aux marges de la conscience collective et confiée à des tueurs spécialisés, afin que ceux qui voulaient détourner le regard et ne pas voir puissent le faire. Et les gens qui mâchaient ostensiblement leur chewing-gum dans des gastro-bars à la mode contribuaient précisément à normaliser la guerre, la jugeant — et la rendant par là même — lointaine et pas si terrible, donc supportable et acceptable. Or c’était justement ce que le pouvoir voulait : rendre cette guerre acceptable à tous.
La première année de guerre, beaucoup étaient d’accord avec Maxime ; la deuxième, ils étaient peu nombreux ; la troisième, plus personne ; et la quatrième, Maxime lui-même, allez, faites la queue pour le rasage, était assis au restaurant. Il se tortillait, mais il était assis. Il reniflait, mais il mangeait.
Bien sûr, aujourd’hui, Maxime n’allait pas parler de chair humaine à Vadik. À quoi bon gâcher son anniversaire ? Il avait fait son discours. Transpiré. Avalé sa salive. Eh bien voilà comment se construit le consensus, à coups de petits compromis, se pinça-t-il. D’un autre côté… À qui et qu’avait-il prouvé avec son boycott provocateur des Dolce Vita ? Personne ne s’était joint à lui ; les Moscovites continuaient à s’empiffrer comme avant. Le troupeau de rongeurs n’avait même pas remarqué la perte d’un des leurs.
Pendant que tout le monde écoutait Kolian, il se resservit un verre, sans attendre la bienveillance du serveur, et le but à la va-vite ; Marina le remarqua du coin de l’œil, mais ne dit rien.
Le Chablis était excellent, et le degré de saloperie baissa d’un degré, celui du vin.
Alors Emma se leva. Elle ôta ses lunettes, les essuya. Elle commença à parler, mais sa gorge la gratta. Elle se racla la gorge. Le fêté fit chut ; tout le monde se tut et se tourna vers elle.
— Vous savez, dit-elle d’une voix nette, mais discrète, j’aimerais aussi lever mon verre à autre chose, aujourd’hui. À la paix dans le ciel au-dessus de nos têtes.
Puis il y eut une seconde de silence. Et il sembla que même les tables voisines avaient entendu ce toast. Les gens murmurèrent leur approbation, mais tout bas, comme si quelqu’un venait de dire un mot gentil sur le défunt, à des funérailles.
— À la paix dans le ciel ! Et à toi, Emmka ! Tu es formidable ! lui dit Maxime. Formidable !
Il applaudit une fois, deux fois, trois fois — et croisa le regard du serveur. Celui-ci avait un visage étrange, impénétrable. Immobile, comme une caméra de surveillance, il fixait Maxime, peut-être en le mémorisant, lui et toute leur bande, pour les identifier plus tard.
• • •
Elle était sortie un peu plus tôt pour marcher. L’avenue Léninski scintillait dans la pénombre ; sur la place Gagarine, l’homme de fer s’élançait vers le ciel d’un bleu profond, baigné par les projecteurs, et enfin, il y avait de l’air frais. Les panneaux publicitaires brillaient le long de la route : tantôt des visages de héros de l’opération militaire spéciale, tantôt des places de marché en ligne, tantôt des opérateurs mobiles. Ouliana était contente que quelqu’un ait pensé à acheter de la publicité pour les héros aussi, parce que c’était juste : après tout, ils versaient leur sang, il fallait montrer leurs visages à ceux qui ne partaient jamais de Moscou ailleurs qu’à Dubaï. Peut-être qu’un jour on mettrait aussi le visage de Sacha sur un panneau, pensa-t-elle ; ce serait génial, Ouliana en serait fière, et alors ? Pas besoin de mourir pour devenir un héros de l’opération militaire spéciale affiché sur un panneau de l’avenue Léninski, quand même ?
Sa mère l’appela. Ouliana ne voulait pas décrocher, mais elle le fit.
— Salut.
— Comment tu vas, Ouliach ?
— Ça va, maman.
— Et Sacha, comment il va ?
— Sacha, ça… Je suis allée le voir. Je lui ai dit.
— Et alors ? Il était content ?
— Je ne sais pas, maman. Je ne suis pas sûre qu’il ait compris.
— Ce n’est rien, il finira par comprendre. Les hommes, ça leur prend du temps.
— Ouais.
— Et comment va ma Marina ? Et Maxime ?
— En pleine forme.
— Ils t’ont bien reçue ? Comme de la famille, au moins ?
— Oui. Tata Marina n’arrêtait pas de demander de tes nouvelles.
— Bon, d’accord. Et nous, ici…
Elle arriva jusqu’à la cour alors que la batterie de son téléphone était à bout de souffle. Elle l’avait vidée en terminant sa conversation avec sa mère. Elle gagna péniblement l’entrée dans le noir, leva la tête : les fenêtres étaient noires. Le gardien avait déjà terminé son service, sa guérite était vide et les rideaux tirés. Elle s’assit de nouveau sur le même banc que le matin, pour attendre les propriétaires. Il était presque dix heures, ils ne devraient sans doute pas tarder.
Mais ils ne venaient toujours pas. Son ventre se mit à gargouiller, à se tordre de faim. Elle avait aussi un peu la nausée, agacée contre tata Marina parce qu’ils étaient sortis dans la nuit sans la prévenir.
À leur place, un type apparut dans la cour. Il parlait fort tout seul, riait et s’approchait de plus en plus d’Ouliana. Elle se raidit d’abord, pensant qu’il était drogué, puis elle y regarda de plus près : il parlait simplement avec ses petits écouteurs blancs ; un gars comme un autre, plutôt mignon même. Il s’arrêta devant l’entrée d’Ouliana pour terminer sa conversation, ouvrit un paquet de tabac en papier, se roula une drôle de petite cigarette, la scella, la lissa, l’alluma, remarqua Ouliana, lui adressa une révérence théâtrale, mais lui sourit avec chaleur, comme à une copine, et, tout en faisant les cent pas, poursuivit sa conversation :
— Non, mais mec, toi aussi, t’as bien déconné là-bas. Le coup où vous étiez trois sur la trottinette, toi et les filles, et où vous vous êtes vautrés dans les buissons ! Ouais ! Et les flics derrière vous… Enfin… Vous auriez pu vous prendre une sacrée branlée… Comment ça, tu vois pas ? T’as un trou noir ou quoi ? Et le mec qui dansait sur le toit sur du Dorn à cinq heures du mat’, c’était qui ? Mais si, putain, mais si ! Je te le garantis ! Bon, je comprends, absinthe-sprite, fallait oser ! Mercredi, il y aura une soirée. Ils font ça le mercredi, au « Rovestnik ». Diana sera aux platines, ouais. Elle joue des trucs comme ça, tu vois, parfois du synthpop, parfois des mixages orientaux, mais le meilleur, c’est le vendredi chez eux : ils prennent de la musique de films et y collent des beats. Ouais. Bien sûr, on se fait ça ensemble la prochaine fois. C’est entendu. Bon, c’est tout, mec, j’ai fini ma clope. Ouais, je t’embrasse. Je t’embrasse.
Il s’approcha de la poubelle, y jeta soigneusement son mégot, revint à la porte, passa la clé du digicode, puis se tourna vers Ouliana :
— Vous n’entrez pas ici ?
Il était grand, avec une épaisse tignasse sombre et une belle gueule soignée, une beauté citadine presque pas russe, plutôt française, peut-être. Et il avait ce visage familier, comme s’ils se connaissaient depuis cent ans, quelqu’un à qui il était facile de parler. Sa chemise blanche d’été lui allait si bien qu’on aurait dit qu’il avait amarré son voilier devant l’entrée de l’immeuble. Ouliana pensa soudain : si Sacha portait une chemise comme ça, il aurait l’air d’un serveur de la « Shokoladnitsa ».
— Si, on entre ici, répondit-elle d’un signe de tête.
— Alors on fait route ensemble.
Au fond, elle se fichait de l’endroit où attendre — ici ou à l’étage. On était en juillet, les nuits étaient douces. Mais, elle ne savait pourquoi, elle eut envie de répondre oui, de suivre ce jeune homme léger et joyeux où il allait… N’importe où.
— Je peux ? dit-elle en se levant du banc.
— Il faut ! Le jeune homme ouvrit la porte, la retint de son dos et invita Ouliana à entrer.
Il ne se méfia pas d’elle. Ne la soumit pas à un interrogatoire. Il la fit simplement entrer, voilà tout.
— Vous avez oublié vos clés ? lui demanda-t-il dans l’escalier : ils montaient côte à côte.
— On ne m’en a même pas donné. Je ne les ai pas encore méritées, dit-elle avec un sourire ironique.
— De nouveaux voisins ?
— Des invités imprévus.
— Une rabatteuse ?
— Une braqueuse.
En attendant l’ascenseur, ils regardaient en silence les chiffres défiler sur l’afficheur des étages. En une fraction de seconde — largement assez pour la jauger — il la parcourut des yeux. De haut en bas, de bas en haut, puis revint à l’afficheur.
À l’hôpital, les soldats, oui, la dévoraient du regard, mais l’attention des soldats ne vaut rien : ils sont toujours en manque. Pour les Moscovites privilégiés qui vivaient à l’intérieur du périphérique, elle était comme une vitre trouble : tous regardaient à travers elle, les sourcils froncés, et ne voyaient rien. Mais le premier, lui, avait vu en elle une personne normale, pas une provinciale. Et puis… Il lui avait aussi vue une femme, pensa Ouliana. Pendant une seconde, elle crut de nouveau qu’à Moscou, même elle, Ouliana, pourrait enfin prendre appui sur le bitume et s’envoler. Son cœur se serra — devant cette possibilité et son impossibilité.
— En fait, merci, vous m’avez sauvée, dit Ouliana en se tournant vers lui. Sinon, j’aurais encore dormi sur le banc jusqu’à ce que les miens arrivent. Et voilà que je tombe sur un prince.
— Un prince sur son cheval blanc, rit le jeune homme ; elle sentit alors qu’il sentait un alcool parfumé, sans doute pas donné. — Et vous, par hasard, vous ne seriez pas la Belle au bois dormant ?
— Apparemment, je suis une Belle qui ne dort pas.
Elle avait même eu envie de répondre : « Une Belle qui ne dort avec personne », mais elle n’avait pas osé plaisanter ainsi.
— Vous ne seriez pas Lion, par hasard, dans l’horoscope ? demanda-t-elle ; elle en était sûre à cent pour cent, Lion !
— À moins que vous ne vouliez dire Lion mondain. Lequel vous faut-il ?
— Le cinquième.
— C’est chez les voisins, c’est ça ? s’étonna-t-il, et toute son aura mystérieuse s’évapora d’un coup, comme après un coup d’antistatique. — Oulian, c’est toi ? Incroyable !
Ouliana resta pétrifiée — puis, soudain, elle aussi comprit.
— Kirioucha ?..
— Waouh ! Mais toi…
— Et toi… Kirioucha… Tu es carrément Kirill Maximovitch, maintenant…
— Putain, incroyable. Comment j’ai pas percuté…
— Moi, je me disais que tu m’étais vaguement familier…
— Ça fait combien d’années, bordel ? Quinze ans, genre ?
— Plus ! J’avais douze ans.
— La vache…
Kirill se mit à déverrouiller la porte, mais n’arrivait pas à mettre la clé dans la serrure, parce qu’il n’arrêtait pas de jeter des coups d’œil à Ouliana, incrédule. Il finit par la faire entrer et, sur le seuil, ajouta :
— Maman m’a dit que tu étais arrivée… Que tu avais ton fiancé ici, c’est ça ? À l’hôpital…
C’était comme si elle avait fait un pas dans le noir et était tombée dans une bouche d’égout ouverte ; dans ce bref instant de chute en apesanteur, tout son ventre lui remonta à la gorge : la honte la glaça. Elle venait de flirter avec lui, à peine éloignée de Sacha ; pire encore, Kirill allait peut-être comprendre qu’elle draguait le premier venu alors que son fiancé était blessé. Le sang lui monta au visage, la peau la picota… Seigneur, mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi…
Kirill l’invita à le suivre dans la cuisine.
— Tu veux quelque chose ? Du cognac ou un truc avec des bulles ?
— Juste du thé. Et un sandwich, si tu en as un.
— Bon, allez, du thé.
Il se versa un centimètre d’un liquide ambré, y jeta un glaçon. Ils s’assirent pour prendre le thé.
— Et lui, comment ça va ? demanda Kirill. Ton… fiancé ?
— Comment ça va, comment ça va… dit Ouliana. On lui a coupé les jambes.
— Oh. Putain, c’est horrible, dit-il, bouleversé.
Il avala une longue gorgée. Lui prépara un sandwich au saucisson Doktorskaïa et le lui tendit.
Sacha lui revint en tête, avec son drap vide, ses yeux de chiot et son sourire défoncé. Elle aussi eut envie d’un remontant, mais elle n’en avait pas le droit. Elle mit trois cuillerées de sucre dans son thé.
— Il a quel âge ?
— Vingt-sept ans.
— Comme moi, alors ? Putain.
Au moins, il n’évitait pas de parler de Sacha, comme ses parents à lui ; il ne faisait pas semblant qu’Ouliana avait débarqué chez eux sans raison, juste pour leur rendre visite.
Il se leva, prit une bouteille sur l’étagère et se resservit. Un centimètre ne lui avait pas suffi pour digérer la nouvelle. Ouliana se taisait. Elle n’avait rien à ajouter.
— Tu te souviens de ce sapin de Noël ? Tu étais venue chez nous pour le sapin, à l’époque, non ? Celui du Kremlin.
— Oui, bien sûr que je m’en souviens ! J’y pensais justement aujourd’hui…
— Maman avait pris des billets pour nous et pour vous. Je n’y suis allé ni avant ni après. Alors, pour moi, tu es vraiment associée au Kremlin… Tu portais une robe dorée, non ?
— Exactement ! Elle était dorée ! sourit Ouliana en se rappelant.
— Voilà ! Tu te rends compte, je m’en souviens encore… Et puis… Ah, oui, et quand maman m’emmenait au village chez vous. Je me souviens de la cave et du coq.
— Quel coq ?
— Je ne sais pas, un coq. Noir. Et aussi un type qui sciait du bois à la tronçonneuse, et cette odeur… d’essence. Et de bois.
Peut-être qu’il n’avait même pas pensé à la juger. L’idée ne lui était pas venue. Il était ailleurs : il se revoyait petit, avec Ouliana, douze ans, dans sa robe dorée. Kirill sourit, à elle et à lui-même, puis décrocha. Il étudiait le papier peint. Ouliana s’inquiéta de nouveau : et maintenant ?
— Pauvre gars… Et puis… Kirill se frotta le front. Pourquoi il ne s’est pas barré ?
— Où ça ?
— Ben, hors de la Rachka.
— Comment ça ?
— Ben… comment… Il n’a pas de passeport international ?
— Non.
— Et pourquoi il ne l’a pas fait ?
— Il irait où, au juste ? ricana Ouliana. Moi non plus, je n’en ai pas. Et ça coûte de l’argent, en plus.
— L’argent… Au moins, il aurait pu se tirer. Il a été appelé par convocation, non ?
Ouliana réfléchit un instant et sirota son thé. C’était un test. Mais Kiriousha était de son côté et lui soufflait lui-même la bonne réponse. Il voulait que Sacha ne fasse pas son service, qu’il s’enfuie. Mais était-ce seulement par compassion, ou était-il contre le service, contre la guerre ? Il espérait clairement que Sacha avait été forcé de partir, appelé par convocation. La bonne réponse : on l’y avait forcé.
Elle inclina la tête vers l’avant. Elle avait l’air d’avoir deviné juste.
— Putain… Enfin, il y a quand même l’Arménie, le Kazakhstan… On peut y entrer avec juste sa carte d’identité. La Biélorussie ! Écoute, oui… Prenons mon cas, inutile de chercher loin… Moi, j’ai reçu une convocation. En septembre 2022. Tu te souviens, quand ils les ont envoyées à tout le monde ? Pour la mob’? Et un autre pote à moi a reçu la même lettre de bonheur. Bref, on a sauté dans la bagnole, maman avait fait des syrniki à emporter, préparé des sandwiches, et on a foncé en Géorgie. Quand un million de personnes faisaient la queue à Verkhni Lars, on était là, avec tout le monde. Trois jours dans la voiture. On a bouffé tous les sandwiches, puis on a failli se bouffer entre nous. Mais on a réussi à passer d’une manière ou d’une autre. Tout plutôt que d’être enrôlé. C’était putain de flippant.
Ouliana lui fit un signe de tête.
— Je vois.
— Et voilà, tu comprends ? Il suffisait de se déplacer ailleurs pendant le plus gros de la vague, le temps qu’ils raflent tout le monde. Ils s’en foutent de savoir qui se présente ou pas, ils comptent juste les effectifs. Ceux qui se pointent, se pointent. Donc, ils n’étaient pas obligés de prendre ton mec… Ils auraient pu prendre n’importe qui… Le premier pigeon venu qui ne pige rien à ce qui se passe dans le pays. Enfin… Désolé, je voulais pas dire ça comme ça…
Ouliana haussa les épaules.
— Enfin, je n’ai qu’une vie, Oulian… Qu’est-ce que je suis censé en faire, la balancer, pour de vrai ? Tout ce qu’ils racontent à la télé, c’est du délire absolu ; je comprends que c’est n’importe quoi, tu le comprends, eux aussi le comprennent, mais tout le monde fait comme si c’était sérieux. Sans vouloir te vexer ! C’est aussi pour ça que ton mec me fait tellement de peine. Tout ça lui arrive pour quoi, au juste ? Pour rien, pour aucune raison. Juste parce que notre vieux a pété les plombs. Comment il s’appelle, déjà ? Sacha ?
— Sacha.
— Voilà. Et ton Sacha, tout ça, c’est pour quoi ?
La peur qu’Ouliana éprouvait devant son cousin moscovite, la peur d’être condamnée pour son crime de pensée — pour avoir été une salope, pour avoir trahi Sacha — reculait ; le souvenir de la robe dorée, la joie de cette proximité fugace, de ce petit bout d’enfance tendre partagé avec cet inconnu, se flétrissait lui aussi et redevenait une vieille photo Polaroid : des contours flous, rien de plus. Et même le fait que Kirill s’intéresse à Sacha ne suffisait plus à l’excuser. Il s’était tiré, voilà tout. Et alors ? Parce qu’il le pouvait. Parce qu’il avait un passeport international.
Parce qu’il avait eu la trouille. Il avait eu la trouille, voilà pourquoi, pas parce qu’il était malin.
C’est sans doute ce qui se refléta aussitôt sur son visage. Elle avait appris tant bien que mal à mentir avec des mots pour survivre, mais le jeu d’acteur, le bon Dieu ne l’avait pas dotée du moindre talent. Elle n’avait pas encore eu le temps de dire quoi que ce soit qu’il sentit déjà le changement en elle ; même à travers le cognac, il le vit, s’agita et se mit à débiter à toute vitesse.
— Et pourquoi tu n’es pas resté dans ta Géorgie ? lui répondit Ouliana.
— Écoute, pourquoi je ne suis pas resté… Là-bas, c’est quand même très rude. Le strict minimum. On leur a évidemment apporté le meilleur de Moscou — le matcha latte, les soirées kinky, le service de promenade de chiens — mais, dans l’ensemble, les gens là-bas vivent sur leur propre planète. Tout Tbilissi est couvert de graffitis disant « fuck les Russes » et « les Russes, rentrez chez vous » ; et chaque conversation avec les locaux, tu la commences en expliquant que tu n’es pas pour, que tu as fui la guerre, qu’on leur est hyper reconnaissants, et tout ça. Les trois premiers mois, cette pénitence, passe encore ; mais au bout d’un moment, ça devient un peu lassant. Non, vraiment, je leur suis très reconnaissant pour leur hospitalité, Tbilissi est une ville géniale, les gens aussi, les khinkalis, l’Aragvi, la Koura, la tchatcha, les jeunes designers… Je comprends tout, ils sont dans leur droit, ils en ont vu de toutes les couleurs avec nous pendant deux cents ans, ils sont fatigués eux aussi. Mais pas un jour ne passe sans qu’on te rappelle que tu es un invité, là-bas — c’est comme s’ils te parlaient tout en regardant leur montre, en se demandant quand tu vas enfin te barrer, tu vois ? Et puis, pour être honnête, c’est loin d’être à la hauteur de Moscou — ni pour le matcha, ni pour le kinky. Enfin… Je suis Moscovite, putain, c’est ma patrie, elle me manque, ça fait combien de temps que je suis parti, quoi. J’ai envie de retrouver mon appart, de revoir mes parents, de ne plus être un invité…
Ouliana fronça les sourcils.
— Et la convocation, alors ? Elle est toujours valable, non ?
— Oui… La convocation. Et alors, la convocation ? Voilà comment ils fonctionnent : ils ont un KPI, combien de personnes livrer au grand-père pour qu’il puisse se nourrir. Le grand-père a dit : « J’ai faim ! » Ils ont fait leurs petits calculs : bon, il nous faut trois cent mille hommes. Comment faire ? On va organiser une loterie de la mort. On envoie un million de convocations au hasard. On en a recruté trois cent mille, papi a mangé, les autres sont tranquilles pour l’instant. Je suis rentré, mon pote aussi, et d’autres gars encore, et tout va bien, personne n’est venu nous chercher. Après, il me semble même que Sobianine a dit : « Ça y est, vous pouvez souffler. » C’est toujours pareil en Rachka : l’Œil de Sauron crache ses flammes dans tous les sens ; ceux qui passent sous le rayon laser sont réduits en cendres, putain, désolé pour eux. Mais qu’est-ce que vous espériez ? C’est la patrie, mon fils, les règles sont connues de tous. Et ceux qui ont réussi à esquiver se disent : « Ah, nickel, on l’a échappé belle, on est vivants ! » Et ils continuent à faire la fête. Ben voilà, on continue à faire la fête, quoi !
On continue à faire la fête, répéta Ouliana en silence après lui. Et alors ?
— Bon, je… dit-elle en se levant. Je vais y aller, je crois. Je dois me lever tôt demain, retourner à l’hôpital.
— Hein ? Oui… Oui, je comprends.
Il se leva lui aussi — pour se resservir un peu. Elle posa sa tasse vide dans l’évier, hésita une demi-seconde et décida de la rincer. Derrière elle, il sirotait son verre. Il savourait le moment. Ouliana se retourna. C’était étrange d’avoir oublié comment, une demi-heure plus tôt, elle avait pu le trouver beau.
— Bonne nuit.
— Attends, dit-il. Tiens, prends ma clé. Garde-la. Comme ça, si jamais, tu ne resteras pas plantée devant l’immeuble.
— Merci beaucoup.
Elle se lava, se réfugia dans sa chambre et se coucha.
À peine eut-elle éteint la lumière qu’elle se retrouva de nouveau devant Sacha, dans la chambre d’hôpital. Elle entra de nouveau depuis le couloir, découvrit une première fois le vide sous le drap, ses yeux enfoncés cernés de noir, les coins de ses lèvres relevés ; et cette question : « Comment est-ce que je vais l’élever ? »
La première fois, Ouliana avait trouvé une réponse tout de suite ; maintenant, elle était désemparée. C’était facile de mentir à Sacha quand il était sous médicaments, mais maintenant il avait dessaoulé, avait cessé de sourire niaisement et la regardait sévèrement, comme un mort.
— Allô. Oui, voilà, je me suis dit que j’allais t’appeler, cette fois, hein. Je ne te dérange pas ? Enfin, je sais pas, tu écoutes quoi, un podcast intellectuel ? Oui, c’est comme ça que j’imagine tes soirées. Bon… D’abord, on travaille pour sa réputation, puis la réputation travaille pour nous… Non, je voulais juste, disons, te témoigner mon respect, parce que tout ça s’est passé un peu à l’arrache… Oui, chapeau, ton set était explosif. Et le style… Madame, en ma personne, vous avez acquis un admirateur dévoué. On voit tout de suite que tes références sont solides. Non, leurs jeudis n’arrivent même pas à la cheville de tes vendredis ! Mais putain, là-bas, ils passent un truc de baise bestiale, je te jure, ça te fait fumer les oreilles. Non, non, toi, t’es la meilleure, sans conteste.
Ouliana se tenait déjà devant la porte, l’oreille collée au bois, et elle entendait distinctement chaque mot. Kirill bavardait dans la cuisine, mais ne semblait pas avoir l’intention de s’enfermer là ; il n’était pas gêné par sa cousine, ou peut-être l’avait-il déjà oubliée. Il avait plongé dans un trou de glace, pensé à la mort : brrr ! — et était aussitôt retourné au chaud.
— Diaaane… Et si on dînait ? Juste une idée comme ça. Oui. Alors demain, justement, pourquoi pas ? « Lucky Izakaya ». Oui. Ben quoi ? Un classique immortel. C’est plutôt japonais, oui, mais c’est de la fusion panasiatique. Et juste à côté, dans la cour, il y a aussi cet endroit… Ouais. Et après, on pourrait filer au « Level Two », juste un tout petit peu. Tentant ? Il y aura « Gedzhu » aux platines. Tu ne rejettes quand même pas complètement les autres artistes ? Oh, c’est super tranquille. Moi aussi, je bosse. Yoga le matin, la route le soir ? Non, c’est quoi, la bonne version ? La synagogue à midi ? Je plaisante. Bon, alors je réserve, d’accord ? Youpi !
Ils raccrochèrent.
Ouliana regagna sa chambre en rampant, s’enroula dans le drap comme une chenille et fixa le noir. Le noir refusa longtemps de l’accueillir, mais finit tout de même par l’engloutir.
• • •
Alors qu’ils rentraient à la maison, en pleine nuit, le téléphone de Maxime sonna dans sa poche. Il le sortit : « Mitia ». Un autre ami d’école, qui s’était enfin décidé à partir en Israël au début de la guerre. Pendant des années, il avait répété qu’il ne pouvait plus continuer comme ça, puis, il y a trois ans, il s’était lancé.
Marina, sans quitter le volant des yeux, jeta un coup d’œil à l’écran et fit signe à Maxime : vas-y, réponds.
— Salut, Mitiaï.
— Shalom, les orthodoxes ! lança-t-il d’emblée. Alors, comment avez-vous fêté Vadik ? Je l’ai appelé aussi.
— Très gentiment, répondit Maxime.
— Vous étiez où ?
— Au « Pandemonium », rue Nikitskaïa. Le nouveau.
— De la fusion, j’imagine ? Qu’est-ce qu’ils vous ont servi ? De la patate douce du Zimbabwe au caviar noir iranien, avec un kumquat délicat et du jeune hareng d’Arkhangelsk ?
— Je ne m’en souviens déjà plus. Mais c’était bon, malheureusement.
— Moi, je me souviens de tout, rit Mitia. La nuit, je rêve de cette patate douce. Et des pommes de terre nouvelles, cultivées par les novices de Valaam, avec de la crème fouettée au lait de bufflonne. Qu’est-ce qu’il y avait d’autre, déjà… Au fait, en hébreu, « restaurant », ça se dit « misada ».
— Tout est encore là, Mitia, lui assura Maxime. Viens donc.
— Non merci. C’est plutôt vous qui devriez venir chez nous.
— En quoi ce serait mieux ? Ils vous bombardent comme pas possible, même chez nous on le voit aux infos. Qu’est-ce que vous foutez encore là-bas ? Vous auriez dû vous barrer.
— On s’habitue à tout, dit Mitia. Pas vrai, Max ?
— Pas à tout.
— À tout ! répliqua Mitia avec assurance. Alors, comment c’était, tous les nôtres réunis autour de la table ? Vous avez parlé de la guerre ?
— De la vôtre ou de la nôtre ? lança Maxime, qui commençait à s’agacer que Mitia l’entraîne dans ces conversations au téléphone.
— De la guerre contre l’Ukraine.
— Écoute… On en parlera quand on se verra, d’accord ? T’as déjà oublié comment ça se passe chez nous, ou quoi ?
— Quand on se verra… soupira Mitia, déçu.
— Qu’est-ce que tu veux entendre ? lui dit Maxime, en luttant contre le poids de ses entrailles qui se nouaient. — Parmi les nôtres, seul Andreï est devenu un vrai zède, mais Vadik ne l’aurait même pas invité. Sinon… Emma a porté un toast contre la guerre. Ici, tout le monde comprend tout, Mitia. Personne n’est pour. Mais qu’est-ce qu’on peut faire, maintenant ? Personne ne peut rien faire. On peut juste se faire embarquer, et rien de plus.
Marina lui lança un regard d’avertissement et secoua la tête : elle aussi comprenait qu’on ne pouvait pas parler de ça au téléphone, même sur WhatsApp. Mais Mitia, lui, ne comprenait pas. Avant, il savait ; maintenant, il avait oublié. Il ne voulait pas s’en souvenir, il faisait le malin avec son amnésie.
— Vous auriez dû partir, et vous n’en seriez pas là.
— Pour aller où ? Contrairement à toi, je n’ai pas de grand-père juif.
— Tout le monde a un grand-père juif, affirma Mitiaï avec assurance. — Tout dépend à quel point on est acculé. Apparemment, vous ne l’êtes pas encore assez.
— Et puis, merde, s’énerva Maxime. Pourquoi est-ce que ce serait à nous de partir ? C’est notre pays. Que toute cette bande de Pétersbourgeois se tire d’ici.
— Notre pays ! ricana Mitia. T’es vraiment un petit chat, toi. Le pays où le fascisme a triomphé.
— Et chez vous, alors ? l’interrompit Maxime.
— En ce moment, baroukh Hachem, comme on dit. Mais depuis les troubles provoqués par les Iraniens, il y a deux semaines, ça ne s’est pas reproduit, du moins pas encore. Deux cents missiles balistiques sur notre petit Tel-Aviv. Là, évidemment… Avant, j’habitais dans une maison sans mamad, il fallait courir au miklat, avec une alerte chaque nuit. Maintenant, le grand luxe : je vis dans un logement neuf avec un mamad. Je passe juste dans une autre pièce, quoi, je m’assieds et je regarde un film.
— Et alors, tu n’as pas peur ?
— Si. Enfin, peur… T’as pas le temps de flipper. Mais tu vois, c’est un sentiment… C’est chez toi. Ta maison, tu comprends ? Le pays est petit. Tu prends le rakévèt, une demi-heure après t’es à Jérusalem, et une heure après à Haïfa. On t’a attaqué. T’as riposté. Ils ont creusé des tunnels partout dans Gaza. Les nôtres sont entrés avec leurs chars, ils les délogent. Une fois qu’ils les auront tous délogés, la paix reviendra. Il suffit d’attendre. Et puis il y a aussi l’Iran.
— Qui, « tous » ?
— Les Arabes.
— Il y a des civils, là-bas, lui dit Maxime.
— Là-bas, ils prennent les armes à treize ans, lui répondit Mitia. Crois moins la télé.
— Et ce n’est pas la même chose que chez nous ? demanda Maxime. Ça se ressemble, quand on t’écoute.
Marina lui fit signe qu’il serait bon de conclure. Ils étaient presque arrivés chez eux, de toute façon.
— Ça n’a rien à voir, répondit Mitia.
— Mais il y a beaucoup de ressemblances, lui dit Maxime pour prendre congé.
Trois ans à peine avaient passé, et voilà que cet homme parlait déjà une langue incompréhensible, et pensait dans cette même langue. Pourtant, quand il vivait à Moscou, ils se comprenaient à demi-mot.