Dmitri Gloukhovski · Enregistrement
13.
On lui avait dit d’aller au service. On lui avait dit qu’on y amènerait Sacha.
Elle se leva, partit. Elle courut même. Elle avait une longueur d’avance sur Tatiana Nikolaïevna, mais une petite longueur, précaire. L’hôpital militaire était un mécanisme compliqué, comme une machine à sous dans un casino. Allez savoir ce qui tournait là-dedans ; sur l’écran, on ne voyait que le résultat final de toutes ces coïncidences d’engrenages.
Aujourd’hui, elle n’avait pris ni voile ni bouteille de mousseux. De tous les accessoires de la mariée, il ne lui restait que son passeport. Aujourd’hui, tout le reste lui semblait déjà relever de la clownerie. Il fallait simplement régler la question. Ils feraient la fête après, s’il y avait matière.
Elle se faufila dans le service et tomba sur le médecin de garde. Il la regardait bizarrement ; apparemment, il était déjà au courant de la situation. Elle lui demanda comment allait Sacha, s’il y avait des nouvelles. Il répondit : septicémie et hémorragie intracrânienne. Ouliana s’assit devant la chambre de Sacha et chercha sur Google ce qu’était la septicémie, ce que ça pouvait compromettre. L’IA la prévint que c’était grave, et Ouliana la ferma pour ne pas conjurer le mauvais sort.
Elle décida de fumer une cigarette pour digérer l’information. Elle se posta dans le renfoncement de l’escalier, près de l’ascenseur, pour ne pas rater l’arrivée de Sacha, là où tout le monde fumait, et sortit ses clopes : le melon ne la sauvait plus de rien.
Dans le couloir, près de l’ascenseur, un autre gars tondu était allongé sur un brancard. Il attendait qu’on décide où l’affecter et jetait des regards de travers. Les voisins de chambre de Sacha sortirent : Sery, avec un cache-œil de pirate, et Lechi, sans bras. Ils remarquèrent Ouliana, la saluèrent du bout des lèvres et esquissèrent un sourire de travers.
— Oh, la fiancée. Ton gars est pas là. Tu me files une clope ?
— Je sais, dit-elle en leur tapant une cigarette chacun du paquet. Je vais l’attendre ici.
— Tu risques d’attendre longtemps. Ils ont amené le gars là-bas pour prendre sa place.
— Au fait, moi, c’est Igor, dit le type sur le brancard. J’en prendrais bien une taffe aussi.
Lechi et Sery le poussèrent jusqu’au palier, pour ne pas fumer devant la salle des médecins.
— Sacha va bien, déclara Ouliana. Ce n’est pas pour prendre sa place.
— Eh ben, Dieu veuille, dit Lechi en haussant les épaules ; son moignon tressauta d’une façon comique.
— Mais t’es enceinte, non ? se souvint Sery. Pourquoi tu fumes ?
— Je suis obligée, lui expliqua-t-elle. C’est pas nous, c’est la vie.
— Et le mariage, alors ? insista Sery.
— Eh ben, quand ils l’auront amené, on se mariera. Ouliana tira une bouffée. Tu veux être témoin ?
— Témoin ? Peut-être que Lechi ferait mieux l’affaire ?
— Moi, personnellement, ça me va, râcla Lechi.
— Et toi, Igorek, qu’est-ce que tu fais là ? demanda Sery d’une voix nasillarde au gars sur le brancard, en tenant sa cigarette pour lui. C’est quoi, le topo ? Tu débarques d’où ?
— Y a pas grand-chose à raconter. Je viens de Voltchansk. Ils m’ont envoyé ici direct après l’instruction.
— Je connais, cette merde. C’était quelle unité ?
— La 72e brigade motorisée.
— De la chair à canon, quoi.
— C’est exactement ça. Là-bas, c’est la merde absolue : les Ukrainiens sont retranchés, ils sont dans chaque maison, dans chaque cave, et les drones FPV nous guettent partout. Aucune chance. Ils nous ont alignés et nous ont dit : aujourd’hui, ceux qui refusent d’aller à l’assaut, c’est cent mille. Enfin, des milliers. Mais mieux vaut cent que deux cents. Et ils se marrent.
— C’est un tarif correct, quand même, estima Lechi. Humain.
— Et nous, on était tous des bleus, moi compris. On a eu pitié du fric, alors… On a tenté le coup, là-bas.
— Personne ne pige rien, acquiesça Sery. Et l’argent, quand on vient de te le filer, il te brûle encore les poches. Les gens comprennent pas qu’il n’y a aucune chance, là-bas. Et alors ?
— Alors voilà… Bref, le premier groupe est entré dans la zone de rassemblement, et ils se sont tous fait descendre d’un coup. Y en a un qui gueulait à la radio : « Trois cents, je suis trois cents, venez me chercher. » Le commandant a juste éteint la radio. Il nous regarde et dit : maintenant, c’est cent cinquante.
— C’est l’inflation, quoi, plaisanta Lechi.
— Moi, j’ai tout filé à mes vieux, pour pas qu’ils me dépouillent dans l’unité. Alors il m’a désigné du doigt : « Allez, vas-y. » Bref, plus un rond. Donc soit j’y allais, soit ils allaient me faire disparaître, moi aussi, parce que je traînais. Ça, on l’a compris sur le tas. Alors j’y suis allé, quoi. Et là, ils nous ont fait « tchik, tchik ». J’entends un bourdonnement. Bon, je me dis, c’est foutu pour moi. Dès qu’ils verrouillent une cible, ils la suivent. J’ai réussi à atteindre une cave, j’ai sauté dedans, et ils m’ont balancé une grenade derrière. Heureusement, elle a explosé un peu trop tôt, elle n’a pas eu le temps de rouler à l’intérieur. Du coup, un seul éclat m’a touché, dans la colonne, comme on me l’a expliqué après. Mais quand j’ai repris connaissance, mes jambes ne m’appartenaient plus. Et j’avais la radio. Je me suis dit : je vais vous faire chier, vous vous débarrasserez pas de moi aussi facilement que de ce pauvre type. Je leur ai cassé les couilles, je les ai cassées, bref, pendant deux jours. Finalement, ils m’ont sorti la troisième nuit. Des gars quittaient les positions, et l’un d’eux a eu un peu de cœur ; ils m’ont récupéré. Sur les quarante qu’on avait alignés là-bas, cinq ont réussi à ramper jusqu’ici, je crois. Les autres, ils sont foutus.
— Ben, c’est normal d’envoyer les bleus à l’assaut, renifla Sery. Nous, on faisait pareil. Et merde, qui d’autre irait se faire défoncer ? Ils viennent d’arriver, ils sont encore tout frais, alors faut les envoyer devant. Sinon, après, ils comprennent comment ça marche et t’as plus que des problèmes. Ils commencent à faire les malins, et c’est à nous de tout régler. Le chef gueule : « Eux ou vous, débrouillez-vous comme vous voulez. Vous voulez les faire disparaître ? Allez-y. Vous voulez y aller à leur place ? À vous de voir. »
— Ben, ils doivent montrer des chiffres, dit encore Lechi en levant son moignon. Ils dessinent des flèches. Donnez-nous des résultats, ou au moins de l’activité. Ils ont leurs rapports et toute cette merde. On peut comprendre, aussi.
— Les chiffres, putain, dit Sery de sa voix nasillarde, comme une flûte pour enfant. Eux, ils ont leurs rapports, et nous, on trime.
— Et… vous deviez aussi faire disparaître des gars ? demanda timidement Igor depuis son brancard.
— Ben, quand t’es dans une situation où c’est eux ou toi, trompeta Sery, à ton avis ?
— J’en sais rien, moi.
— Ben, tu vois bien que je suis là, ricana Sery.
Ils ricanèrent. Puis se turent. Ils se foutaient qu’Ouliana soit là, juste à côté, à les écouter. Ils s’étaient déjà habitués à elle, ou quoi.
— Et la chirurgie, ici, elle est bien ? demanda Igor pour changer de sujet.
— T’inquiète, ils vont te réparer. Tu seras comme neuf, et ils te renverront là-bas.
— Je veux pas y retourner, dit Igor. Je préfère rester couché, bordel.
— Moi, dès que je sors, je repars, renifla Sery.
— Ils vont te reprendre où, avec un seul œil ? râcla Lechi.
— Au même endroit. Chez les miens, là d’où je viens. Tout est arrangé. On me traite bien. Et puis, quelle putain de différence ? C’est l’œil droit. Au moins, pas besoin de fermer l’œil pour faire un clin d’œil.
Il éclata encore de rire.
— Va te faire foutre, dit Lechi, pas d’accord. Moi, je leur filerais tout le fric qui me reste, pour être sûr de pas retourner au front. À quoi bon ?
— Mais putain… fit Sery en l’écartant d’un geste, son sourcil jouant au-dessus de son œil valide. Ben, parce que.
— Explique un peu.
— Et qu’est-ce que tu veux faire, ici ? Y a rien, et y a rien à foutre.
Lechi pencha la tête sur le côté : ben, oui. Chacun fait comme il veut.
Le médecin de garde débarqua et leur passa un savon pour avoir embarqué Igorek. Ils le poussèrent de nouveau dedans. Ils retournèrent s’affaler dans la chambre. Mais Sacha ne revenait toujours pas.
• • •
La journée était de nouveau chaude et poisseuse. Le ventilateur tournait en rond, et le livre ouvert sur la table frémissait de ses pages chaque fois qu’il se tournait vers lui. Maxime aurait dû penser à demain, mais il pensait à hier. Il essayait de comprendre : comment avait-il pu se faire avoir par Ouliana au lieu de la coincer, lui ? Pourquoi avait-il fui ?
Par peur pour Kirill. Voilà pourquoi.
Si Ouliana l’avait menacé, lui, Maxime, il ne se serait pas contenté de rester : il aurait même arraché cette putain de télé de sa prise, carrément. En théorie, il était prêt à se faire arrêter ; il s’était souvent imaginé comment cela finirait par lui arriver un jour, si son intransigeance lui valait des ennuis. Maxime avait aussi participé à des manifs : en 2010, en 2012 et en 2014 ; et quand la guerre avait commencé, Marina et lui étaient également descendus dans la rue — et à chaque fois, il s’était préparé moralement à être interpellé : il prenait ses papiers, de l’eau, tout ce que recommandaient les consignes de Meduza. Mais il ne cherchait pas exprès à se faire arrêter ; son instinct de conservation reprenait le dessus, et, quand il voyait les flics de l’OMON embarquer des gens quelque part pendant les manifs, il ne se laissait pas porter par la foule jusque-là.
Mais Maxime ne se prenait pas pour un révolutionnaire ; il se considérait comme un citoyen engagé. Il ne faisait pas ça pour le pays : de toute façon, le pays était condamné, et toutes ces assemblées populaires et ces bravades libérales ne pouvaient que ralentir un peu sa chute dans le précipice. Maxime faisait ça pour lui-même, juste pour savoir qu’à l’heure fatidique, il n’était pas resté à l’écart. Pour pouvoir rendre des comptes à ses petits-enfants, plus tard. Pour avoir la conscience tranquille, à vrai dire. Et alors, c’était mal ? Non, mieux valait ça que de se terrer sur son canapé. Bon, passons, ça, c’était lui. « Je ne peux pas me taire », et tout ça. Mais il aurait tellement voulu préserver Kirill de tout ça, le protéger. D’autant qu’autrefois, les risques étaient moindres, et les espoirs plus naïfs. À l’époque, on pouvait encore lutter, ou du moins faire semblant. Mais aujourd’hui, on était entré dans une époque complètement verrouillée ; inutile de risquer sa peau. Il l’avait élevé en homme libre, sans peur — et voilà le résultat, il l’avait trop bien éduqué.
Et puis il y avait eu ça, hier.
En apparence, l’incident était réglé ; Maxime ne doutait pas qu’Ouliana ne les dénoncerait pas maintenant qu’il l’avait laissée croire qu’elle avait remporté leur dispute. Bon, si cette personne avait besoin d’une victoire symbolique, soit, ça ne leur coûtait rien ; ils comprenaient bien que seuls ceux qui ont absolument besoin de prouver quelque chose se battent jusqu’au bout, que ce sont des gens qu’on a humiliés autrefois — et qu’ils ne risquent pas de se montrer magnanimes, parce que pour eux, chaque combat n’est que l’écho de cette première bataille, celle qu’ils ont perdue. Quant à Maxime, dans l’ensemble, il avait vécu — pas seulement par la force des circonstances, mais aussi grâce à sa propre boussole morale (et à son instinct de conservation, tant qu’à faire) — sans humiliation, disons sans humiliation grave ; il pouvait donc très bien se permettre de faire preuve d’indulgence envers Ouliana dans cette absurde confrontation de la veille. C’était ce qu’on appelle une situation gagnant-gagnant : tout restait sous contrôle, Kirill avait été tenu à l’écart. Et surtout, la discussion sur le million de roubles qu’il fallait maintenant verser non pas aux médecins, en pot-de-vin, pour enregistrer le mariage, mais à Ouliana, en échange de son silence, avait pris fin. Au fond, en cédant à Ouliana en apparence, Maxime l’avait bel et bien battue dans cette partie pas ordinaire.
Maxime tendit le bras vers le bouton d’oscillation du ventilateur et le désactiva. Enfin, cette saloperie cessa de tourner nerveusement dans tous les sens et se mit à lui souffler au visage. Le livre, que le vent avait déjà envoyé Dieu sait où, cessa de battre des pages. Maxime s’adossa à son fauteuil de directeur et sourit pour lui-même.
Et c’est là que Marina l’appela.
— Maxime… dit-elle, on ne sait pourquoi, en chuchotant. Il faut qu’on parle.
— On est déjà en train de parler, répondit-il calmement, tandis qu’en lui quelque chose se figeait.
— Ne te mets pas à hurler, d’accord ?
— D’accord. J’ai déjà hurlé hier.
— Je veux que tu ailles retirer cet argent. Pour Ouliana.
Maxime leva les yeux au ciel, même si Marina ne pouvait pas le voir. Encore cette histoire ? Il se racla la gorge.
— Pourquoi ? Elle remet ça aujourd’hui ? Tu n’as pas réussi à joindre Irina ?
— J’ai réussi à joindre Irina. Elle dit qu’Ouliana n’est pas dans son état normal, qu’elle lui a crié dessus. Elles se sont disputées. Elle demande qu’on essaie de comprendre sa situation.
— Comprendre sa situation ? Tu te fous de moi ? Attends, attends… Moi, j’avais l’impression qu’hier, on s’était quittés en bons termes, chacun campant sur ses positions, non ? Elle a compris qu’elle ne tirerait rien de nous. Voilà, l’incident est clos.
Elle se tut. Puis un bip retentit dans le téléphone.
— Tu peux passer en appel vidéo ? demanda Marina.
— D’accord, vas-y. S’il te plaît.
Le visage de Marina apparut à l’écran, immobile comme celui d’une paralytique. Elle bascula la caméra, et Maxime comprit qu’elle se trouvait dans la chambre d’Ouliana.
— Eh bien. C’est très intéressant, commenta-t-il.
— Je suis passée… pour enlever la poussière. Et… Il y a un carnet, là, sur son bureau. Et dans le carnet…
Elle braqua la caméra tremblante sur les pages quadrillées, où les lettres manuscrites se dissolvaient en petits carrés ; apparemment, le téléphone captait mal.
— Je ne vois rien, Marina. La connexion est pourrie. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je peux te lire, dit-elle, en s’interrompant. Voilà ce qui est écrit : « À la direction du FSB de la ville de Moscou, déclaration. De Tsareva Ouliana Konstantinovna », puis ses données de passeport ; elle s’y était embrouillée et les avait barrées.
— Et alors ? demanda Maxime, même si tout son bide s’était déjà noué.
— Et il manque aussi plusieurs pages, arrachées.
Le ventilateur vrombissait terriblement fort, avec insistance, mais il n’arrivait plus à faire circuler l’air.
— Et alors ? répéta-t-il comme un crétin.
— Je veux que tu ailles retirer l’argent, maintenant. Et je lui écrirai qu’on accepte de l’aider.
Maxime ne dit rien.
— Tu m’entends, Maxime ? Marina repassa en caméra frontale.
— Je t’entends.
— Alors pourquoi tu ne dis rien ?
— Je ne le ferai pas.
Sous sa chemise, de petits filets frais coulèrent de ses aisselles le long de son corps, en le chatouillant. Maxime s’essuya le front. Il avait envie de hurler. De se cacher. Mais où tu veux te cacher, abruti ? Dans une cabane ? Tu ne pourras te cacher nulle part.
— Eh bien, j’irai retirer l’argent moi-même. J’en ai sur mon compte.
— Je suis contre. Elle nous fait plier ! Tu comprends ?
— Ça m’est égal que tu sois pour ou contre, Maxime. Tu n’as rien à voir là-dedans. Toi et ton égoïsme. On ne parle pas de toi, mais de Kirill.
— On parle de nous tous, Marina, lui rappela Maxime.
— Garde tes raisonnements pour une autre fois. Si tu ne veux pas m’aider, ne me mets pas de bâtons dans les roues, d’accord ? Ne t’en mêle pas. Je t’ai appelé juste pour te prévenir. De toute façon, j’ai déjà pris ma décision, et je ferai ce que je juge nécessaire.
Voilà son visage paralysé. Combien de fois avait-elle relu cette note avant de l’appeler, tiens ? Elle avait probablement déjà mis toute la chambre sens dessus dessous… Cette voix sans vie.
Pendant un bref instant — comme une décharge d’électricité statique — Maxime sentit que Marina avait raison ; mais dès que la décharge — en une milliseconde — s’éteignit, il prit cette chose, qui n’était même pas une pensée mais une petite éraflure dans son âme, et la polît jusqu’à la faire disparaître.
— Marina… Tu comprends ce que tu t’apprêtes à faire, là ? Tu veux l’aider à recevoir de l’argent pour un meurtre.
— Tais-toi, d’accord ? Ferme-la, je t’en prie. Ce n’est pas un meurtrier, c’est une victime. Il est une victime comme nous tous. Les meurtriers, tu sais très bien où ils sont. Là-haut. Ça suffit, Maxime. On se voit ce soir. Merci beaucoup de ton aide.
L’écran s’éteignit. Maxime posa son téléphone, mais continuait à le regarder, incapable d’en détacher les yeux, jusqu’à ce qu’on frappe à la porte. Il faillit bondir de son fauteuil de directeur — le bruit lui avait paru tellement fort. Qui frappait comme ça ? Et pourquoi ?
— Maxime Pavlovitch ?
Une voix de femme, suppliante. Galina. Putain de bordel, Galina Igorevna, bon sang.
— Je suis occupé ! cria-t-il.
Galina fit un petit bruit de pas, puis disparut.
Je n’ai tout simplement plus la force de lutter contre Marina, se dit Maxime. Il pourrait se braquer, lui interdire de retirer l’argent, rentrer à la maison pour se disputer… Mais faudrait-il maintenant la briser, elle aussi ? Il n’en avait plus la force. D’abord, il avait clairement exposé sa position. Il n’avait pas louvoyé, pas esquivé ; il avait dit en face à Ouliana tout ce qu’il avait à dire — et pas une fois, ni deux. Et puis… Elle avait lancé l’État contre eux, avec tout son appareil répressif ; ce n’était pas une confrontation avec elle, mais avec toute cette machine. Les forces n’étaient pas seulement inégales, la résistance était inutile. Il fallait penser autrement : se replier pour préserver les troupes. Qu’est-ce que tu racontes, quelles troupes, qu’est-ce que les troupes viennent foutre là-dedans ?… Et Ouliana, alors ? Qu’est-ce qu’elle prouverait à qui que ce soit ? Que Marina lui balance son os, et basta. Qu’elle disparaisse de leur vie, qu’elle retourne d’où elle était sortie ; et que la paix revienne dans leur famille. Parce que, pour être tout à fait honnête, Marina avait aussi raison sur ce point : il n’y avait rien de plus important, dans la vie imparfaite des hommes, que la paix au sein de la famille.
• • •
La première à apparaître fut une femme en civil, passe-partout, avec une coupe si courte que les gens ne se la faisaient pas pour le plaisir ; au temps de l’école, les profs d’Ouliana se coiffaient comme ça. Une vraie femme-souris. Elle tenait un dossier en simili-cuir et une tablette. Elle entra dans la salle des médecins, se renseigna, puis se dirigea vers la chambre de Sacha. Ouliana l’avait repérée de loin, depuis l’autre bout du couloir. Son cœur fit un bond ; elle devina tout de suite à quel genre d’oiseau elle avait affaire.
— Vous êtes la fiancée ? lui demanda la femme.
— Oui, répondit Ouliana.
— Bien. Je viens de l’état civil. On va vous amener votre fiancé, Artour Ivanovitch a dit que ça ne tarderait pas. Vous avez tous vos papiers ?
— Quels papiers ? Je n’ai que mon passeport. Et cette échographie.
— Je n’ai pas besoin de l’échographie. Qui a les papiers du fiancé ?
— L’hôpital, j’imagine, répondit Ouliana, déconcertée.
— Bon, on va vérifier. Vous savez qu’il faut payer pour l’enregistrement officiel du mariage ?
— Oui.
Elle dévisagea Ouliana comme les flics dévisagent les Tadjiks, mais ne dit rien de plus. Elle regarda sa montre, secoua la tête d’un air mécontent, claqua de la langue ; et aussitôt, près des ascenseurs, tout s’agita comme sur commande.
— Voilà, ils l’amènent.
Et ce ne fut qu’à cet instant qu’Ouliana crut vraiment avoir gagné. Qu’elle les avait tous fait plier — Artour Ivanovitch, Alexeï Alexeïevitch, l’oncle Maxime et la maman de Sacha. Tout ne tenait qu’à un fil, tout aurait pu finir affreusement ; aucun d’eux n’aurait pu se laisser prendre à son bluff, et alors Ouliana aurait été jetée dans le fossé, et c’était fini, la merde. Mais c’était l’inverse qui s’était produit : les voilà qui couraient, qui s’agitaient, tous avaient mordu à l’hameçon, tous tournaient, tous dansaient au rythme d’Ouliana. Alors, bande de salopes. La chance sourit aux braves, et les soumis se font enculer de partout.
Elle se précipita vers Sacha.
Elle arriva jusqu’à lui — et ne le reconnut pas.
Il était gris, des gouttes de sueur perlaient sur ses joues, ses yeux exorbités, les pupilles piquées comme par une aiguille. Un bandage rouge autour de la tête, un cathéter dans la main ; à côté, suspendu à une perche, un sac en plastique rempli d’une sorte de bouillie. Deux médecins poussaient le brancard, et Artour Ivanovitch marchait derrière. Ouliana se joignit au cortège.
— Sacha ! Sacha chéri…
— Ouliach ? Il fit rouler ses yeux exorbités vers Ouliana : il l’avait reconnue.
— Comment tu te sens ?
— Je suis anesthésiste, bonjour. On lui a injecté de la naloxone et du flumazénil, on a levé l’anesthésie ; vous avez une vingtaine de minutes, après il va replonger. Alors je vous déconseille de traîner : faites ce que vous aviez à faire, et voilà, répondit d’un ton sombre l’un des médecins, un brun.
— Emmenez-le dans une chambre, que les gens arrêtent de le dévisager, ordonna Artour Ivanovitch ; il ne prêtait aucune attention à Ouliana.
— On va se marier maintenant, Sacha, hein ?
— Oui ? Allons-y, fit-il en clignant des yeux. C’est juste que… Ouliach… Je veux te… Je ne veux que toi… Je veux te raconter…
— Tu me raconteras, oui. Allez, on fait ça vite, maintenant… Après, tu me raconteras tout, d’accord ? Tout ce que tu veux.
Sery et Lechi attendaient dans l’embrasure de la porte. Ils s’écartèrent pour laisser passer le brancard, puis se faufilèrent eux aussi à l’intérieur.
— Salut, dit Sacha en plissant les yeux. Je vais me marier, moi. Là, tout de suite.
— Putain, t’es un sacré numéro ! lui lança Sery avec respect.
— Et moi, justement, je serai ton témoin, souffla Lechi. Ça te va ?
— Ouais… Vas-y…
La femme-souris s’adressa à Artour Ivanovitch et lui demanda les papiers. Il sortit un dossier, avec dedans des documents au nom de Sacha.
— Ce sont des copies ; la demoiselle vous apportera les originaux plus tard, expliqua-t-il. Alexeï Alexeïevitch demande qu’on ne complique pas les choses, nous avons des circonstances particulières.
— Je comprends tout à fait.
— Ouliach… Je veux te raconter quelque chose…
— Oui, oui. Maintenant. Bientôt, Sacha…
Le téléphone de quelqu’un se mit à bourdonner. Ouliana chercha du regard qui avait choisi ce moment-là — elle ne croisa que le sourire en coin de Sery ; puis la vibration lui parvint à travers son sac et elle comprit que c’était le sien qui sonnait. Elle le saisit : Tatiana Nikolaïevna. Elle rejeta l’appel. L’autre rappela aussitôt, et Ouliana finit par éteindre carrément son téléphone, bordel, pour qu’il ne les dérange plus.
— Bon, alors, les jeunes ? dit d’un ton las la femme-souris. Vous êtes prêts ?
— Prêts, répondit Ouliana.
Sacha ne disait rien, déglutissait, transpirait. La sueur lui coulait dans les yeux, il les plissait. Ouliana lui prit la main. Sa paume à lui était tout aussi moite et froide, mais elle ne pouvait pas la lâcher.
— Allez, on y va, dit Lechi. Tadadada… Tadadada… Ta-ta ta-da-ta ta-da, ta ta da, ta-ta-ta, ta-da…
— C’est quoi, ça ? demanda Sery.
— Mais c’est la marche de Mendelssohn.
— Merci pour l’explication. Sinon, on aurait jamais deviné, putain.
— Bien ! Silence ! Chers Ouliana et Alexandre, je suis heureuse de vous accueillir ici en ce jour solennel et émouvant, qui sera l’un des plus importants de votre vie de famille, lança d’un ton rodé la femme de l’état civil. À partir d’aujourd’hui, vous allez bâtir votre monde à vous, unique, magnifique et riche de mille facettes, qui porte un nom : la famille ! La famille est une union d’amour et de fidélité…
— Il vous reste un quart d’heure pour tout faire, lui dit l’anesthésiste. À peu près. On pourrait peut-être sauter les préliminaires ?
La souris jeta un regard interrogateur à Ouliana : elle avait déjà compris que Sacha ne participait pas vraiment. Ouliana hocha la tête.
Le téléphone de quelqu’un se mit à brailler de l’électro hardcore. Ouliana sursauta et se retourna dans tous les sens. C’était celui de Sery — il s’approcha.
— Allô ? Oui ? Qui ça ? Il prit une tronche d’abruti, comme s’il était surpris. Sacha ? Sacha, c’est pour toi.
— C’est qui ? s’écria Ouliana.
— C’est sa mère, lui sourit Sery. Sacha, ta mère au téléphone.
— Maman ? C’est vrai ? Sacha cessa de plisser les yeux et se détendit une seconde.
— Comment ça ? Sacha, attends… Ouliana voulut se précipiter pour récupérer le portable, mais Sery ne le lâchait pas et porta lui-même le téléphone à l’oreille de Sacha.
Sacha inclina vers le portable sa tête emmaillotée, les yeux tournés vers le haut-parleur. Il essaya de sourire à sa mère.
— M’man… Salut. Je vais me marier, moi. Ouais. Avec Ouliana.
— Non… Non… Sacha… Noooon… couina, hurla le téléphone, comme un rat qu’on écrase sous sa botte.
Ouliana serra les poings. Sery ne la quittait pas des yeux, il se marrait, ce connard, cette ordure ; tout ça, il l’avait fait exprès, il avait tout manigancé. Au lieu de lui arracher les yeux, à ce sale type, Ouliana reprit la main de Sacha.
— Pourquoi, maman ? Moi, je veux. C’est moi qui veux. On va avoir… On va avoir un enfant, quand même. Je vais bien… Je ne suis pas sous anesthésie. M’man… J’ai décidé… Sacha se disputa avec sa mère avec ses dernières forces. Cette fois, je ferai comme je veux. Oui. Ne te fâche pas, m’man. Pourquoi tu me grondes ? Bon, bref… Voilà… Viens, m’man. Allez. Je t’attendrai. Bon, c’est tout. C’est tout.
Il regarda Ouliana — ses yeux brillaient, étaient humides. Avec son bonnet de bandages et le visage gonflé, il lui parut beau l’espace d’une seconde, parce qu’il avait pris sa défense. Une seconde seulement, puis elle se rappela ses jambes et tout le reste.
— Elle voudrait te parler, Oul…
Ouliana hocha la tête. Sery ricana méchamment, cracha puis ravala son crachat, secoua la tête, mais lui tendit le téléphone : tiens, bordel, exceptionnellement. Elle le porta à son oreille, et aussitôt un flot de pus en jaillit.
— Qu’est-ce que tu fais ?! De quel droit tu te permets de faire ça ?! Tu n’es personne, personne ! Quand tu auras ton propre fils, alors ! Mais pour l’instant… Je leur ai tout donné, tout ! Je leur ai donné mon fils ! Et toi, qu’est-ce que tu as fait ?! Qu’est-ce que tu viens faire là-dedans ?! Toute ma vie, toute ma vie, j’ai attendu d’avoir au moins quelque chose ! Je leur ai donné mon petit garçon ! Et toi ! Je t’en prie, je t’en supplie…
Elle pleurait, là-bas, ou quoi ? Elle voulait apitoyer Ouliana ? Ouliana n’avait pas la moindre pitié, pas une goutte. Elle éprouvait du dégoût.
— C’est trop tard, Tatiana Nikolaïevna. Vous êtes arrivée trop tard, on dirait. Elle coupa le téléphone et le garda serré dans sa main, repoussa Sery d’un geste. Je te le rendrai plus tard.
Tout le monde la dévisageait — la souris de l’état civil, Artour Ivanovitch, les témoins. Seul Sacha regardait au loin, vers le mur.
— On peut finir, maintenant ? demanda-t-il. J’ai très mal.
— Chers Ouliana et Alexandre, reprit la femme. Conformément au rituel solennel, avant d’enregistrer votre mariage, je dois vous demander si votre désir de vous unir est mutuel, libre et sincère. Je vous prie de répondre, monsieur le marié.
— Oui, marmonna Sacha en s’agrippant à Ouliana.
Elle lui serra sa patte humide, presque glacée.
— Je vous prie de répondre, ma…
— Oui, dit Ouliana.
— Je vous propose de confirmer votre désir par vos signatures dans l’acte d’état civil…
Le téléphone de Sery se remit à hurler, mais Ouliana l’étouffa dès la deuxième note.
— Je vous propose de confirmer votre désir par vos signatures dans l’acte officiel de mariage. La première signature revient à la mariée.
Elle ouvrit la tablette : l’acte de mariage était déjà imprimé, toutes les données d’Ouliana soigneusement saisies ; il n’y avait pas le temps de vérifier celles de Sacha. Ouliana prit le stylo, le plaça là où cette bécasse lui indiquait et commença à signer — le stylo n’écrivait pas.
— Ne vous énervez pas, dit la femme. Vous allez déchirer le papier. Tenez, gribouillez ici.
— Je ne m’énerve pas.
Elle fit quelques traits sur sa paume, le stylo y saigna en bleu. Ouliana se dépêcha, avant qu’il cesse encore d’écrire, et traça ce qui ressemblait à sa signature. Elle regarda : à qui était cette signature ? On aurait dit celle d’une étrangère.
Elle tendit le stylo à Sacha. Comment allait-il faire, avec sa main molle ?
— Fais ça joliment, quand même, lui demanda-t-elle.
Il se concentra et griffonna quelque chose.
— Bien. Et sur les actes… Oui. Voilà. Conformément à la législation de la Fédération de Russie, votre mariage est désormais enregistré. Je vous déclare mari et femme, chanta la souris sur un ton monocorde.
— Elle a réussi à le faire plier, ricana Sery. Quelle femme, quand même.
— C’est moi qui l’ai voulu… bougonna Sacha.
— Oui, oui, d’accord… Toi-même. Quel sacré numéro, sourit Sery ; il lui tapota l’épaule, puis lança un regard à Ouliana. Rends-moi mon téléphone.
Ouliana lui claqua son téléphone dans la paume.
— Les jeunes mariés, vous pouvez vous embrasser, les autorisa la femme-souris.
Ouliana se pencha vers le visage de Sacha. Ça sentait les médicaments. Elle posa ses lèvres sur les siennes. Il les tendit, mais ce n’était pas un baiser, c’était autre chose. Sa joue se colla à sa sueur froide. Ça brûlait comme de l’alcool. Ouliana resta ainsi une seconde, puis se redressa. Elle ne savait pas quoi faire ensuite.
— Je voulais te raconter… murmura Sacha.
— Bon, alors, je vais laisser les actes ici. Et pour le paiement…
— Je peux lui parler ? demanda Ouliana.
— On pourrait peut-être attendre, Artour Ivanovitch ? proposa l’anesthésiste. Et après, on le ramènera en réanimation.
— À vous de voir. Pour ainsi dire, nous avons fait notre part. Voilà, félicitations, le directeur adjoint de l’hôpital daigna enfin regarder Ouliana. Alors, Ouliana Konstantinovna, j’espère que vous êtes satisfaite ?
— Oui, merci.
Il sortit, et toute sa suite le suivit. Seul Sery traîna, comme s’il avait peur de laisser Ouliana seule avec Sacha. Mais son téléphone se remit à brailler et il partit répondre près des ascenseurs.
Sacha cherchait l’air avec sa bouche, ses yeux tâtonnaient à la recherche d’Ouliana.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-elle.
— Tu sais comme j’ai mal à la tête… Ouliach… Ne m’en veux pas… À ton avis… Si je meurs, où est-ce que j’irai ? En enfer ?
— Idiot… Quel enfer ? Il n’y a pas d’enfer… lui promit Ouliana. Et puis, pourquoi tu vas mourir, au juste ? C’est de ça que tu voulais me parler, de cette bêtise ?
— Ben…
— Je t’interdis d’y penser ! dit Ouliana, comme une héroïne dans un film qui aurait lancé la même chose à son héros, dans une situation qui ressemblait à celle-ci.
— J’ai vu des choses… des choses, là-bas… Enfin… À zéro et… Et puis, en général. Et nous aussi, on en a fait. Je ne voulais pas, Ouliana. Je ne voulais pas… Il émit un son étrange.
— Sacha, laisse tomber. Sacha, ne fais pas ça.
— Non, il le faut. Je veux, je veux te le dire. Là-bas, on a fait… Moi… C’est mal. Là-bas, tu sais ce qu’on… J’ai très mal… Ça fait mal.
Ouliana lui reprit la main fermement.
— Ne fais pas ça. Ce que tu as fait là-bas, ça m’est égal. Tu as fait ce qu’il fallait. C’est la guerre, tout le monde fait pareil. C’est un ordre. Tu as obéi, un point c’est tout. Point final.
— Ces rêves… Je les vois tout le temps… Je pensais que c’était juste des rêves… bredouilla Sacha. C’est ça que je voulais… te raconter. Ça n’arrête pas de revenir… Je me disais que si je te le racontais, ça me soulagerait peut-être un peu… Tu sais… Comme si on me retirait un poids de l’âme…
— Sacha ! l’arrêta-t-elle. Ce sont des rêves.
— Ça, c’est des rêves, et ça, c’en est pas… Ouliach… T’es où ?
— Sacha, tu délires, c’est tout. Sacha… Tout va bien. Je vais appeler le médecin, d’accord ?
Sacha eut peur du médecin. Ses yeux vagabondaient, comme s’ils cherchaient dans la chambre une autre Ouliana, une Ouliana qu’il connaissait et qui l’écouterait jusqu’au bout.
— Non, je n’ai pas encore eu le temps… Je veux te… te dire. Nous, là-bas… Tu sais ce qu’on leur a fait ? Ce qu’on a fait…
— Qu’est-ce que ça peut faire ? C’étaient des ennemis ! Tu leur as fait ce qu’on fait aux ennemis ! Pour qu’ils ne viennent pas jusqu’ici, chez nous ! De toute façon, ce ne sont même pas des humains, Sacha ! Oublie ça ! Tu l’as fait, c’est tout ! Tu l’as fait pour nous !
— Tu es enceinte, hein ? On va avoir un petit… Je veux qu’il sache, tu comprends… Ce que c’est, ce que c’est… si je meurs. Ma tête… va exploser…
Il ferma les yeux très fort, puis les rouvrit, mais ils se révulsaient. Ses doigts se desserrèrent, il lâcha Ouliana ; elle le rattrapa, essaya de le retenir, mais il lui échappait, il dérivait loin d’elle sur son brancard d’hôpital, au milieu de la mer.
— Oui. On va avoir, on va avoir un petit. Tu ne mourras pas, pas question, d’accord ? Et si… enfin, un jour… il saura que son père était un héros. Un vrai héros. Qu’il a défendu sa patrie. Jusqu’au bout. Voilà. Point final. C’est clair ? Compris ?
Sacha ne répondit plus ; les mots ne lui venaient plus, il pouvait seulement encore gémir. Ouliana le secoua, il gémit plus fort, puis se mit à trembler. Elle comprit que quelque chose n’allait pas, appela les médecins. Ils accoururent de la salle fumeurs en jurant, et emmenèrent Sacha vers l’ascenseur sans prendre congé. Ouliana réussit encore à les suivre dans le couloir, se força à regarder Sacha, mais elle ne put entrer dans l’ascenseur. Les portes se rejoignirent en claquant, et la cage se mit à gronder. Elle resta sur le palier. Sery et Lechi se tenaient encore là. Sery détourna les yeux ; Lechi lui demanda une clope.
Elle resta un petit moment avec eux, puis comprit qu’elle n’avait plus rien à faire là. Elle se mit à descendre l’escalier. Elle avait le vertige et une nausée terrible, mais, allez savoir pourquoi, elle avait l’impression qu’elle ne devait pas vomir, qu’il fallait tout garder en elle.
— Eh ben, voilà le putain de chat de Schrödinger, lança d’en haut une voix qui ressemblait à une petite flûte d’enfant.
• • •
Ils réussirent à joindre Sacha alors que le train approchait déjà de la gare.
Sacha avait une voix sifflante, comme le voisin de Tatiana quand elle était petite. Il avait eu un cancer de la gorge, on lui avait fait un trou dans le cou, et il fumait par ce trou en sifflant. Quand il parlait, l’air s’échappait par le trou, et toute la force de sa voix avec ; il fallait le boucher. Le voisin n’avait pas fumé longtemps. En entendant le sifflement de Sacha, elle fut gênée : ça lui disait quelque chose. Elle le reconnut, puis l’oublia de nouveau.
Parce qu’elle ne pensait qu’à Ouliana : qu’elle crève.
— Tania… Tania. Alors, ça marche ?
Heureusement, le train finit par atteindre la gare. Les portes des wagons s’ouvrirent, et un semblant d’air entra dans le wagon. L’air lui fit plus de bien que le capotène. Elle eut au moins moins le tournis. Elle se releva prudemment. Ses jambes avaient l’air de tenir.
La contrôleuse lui demanda encore si elle voulait qu’on appelle une ambulance, mais Tatiana lui répondit fermement qu’elle s’en sortirait. Vitalia la prit par le coude et ils avancèrent lentement sur le quai. Puis elle se fatigua, s’adossa à une colonne et demanda de nouveau à Vitalia d’appeler le voisin de Sacha. Il répondit et lui raconta que tout avait déjà eu lieu, qu’on n’y pouvait plus rien.
Vitalia la regarda avec compassion, mais ce regard ne fit que mettre Tatiana en rage. Ce n’était pas le moment d’avoir pitié de qui que ce soit ; il fallait continuer à se battre.
— Alors, où on va, Tania ?
— Là-bas. À l’hôpital. Il faut que je voie Sacha. Lui rendre visite, et lui remettre un peu les idées en place. Et je veux lui parler, à elle aussi. Elle va encore me raccrocher au nez… On verra bien.
Ils descendirent dans le métro. Ils regardèrent autour d’eux et réussirent tant bien que mal à s’orienter. Ils prirent le train. Il s’élança dans le tunnel en sifflant.