Dmitri Gloukhovski · Enregistrement
11.
Ses côtelettes étaient sèches, mais Maxime ne les critiqua pas et les avala docilement, non sans peine : tel était donc le prix de la réconciliation. Et les conversations continuaient de couler, vides et mondaines — d’abord un point sur le nombre d’arbres abattus par l’ouragan et de gens écrasés dessous, puis les projets pour le week-end, les rêves de vacances, et ainsi de suite : ils dansaient autour du ravin qui s’était creusé la veille au soir dans leur cuisine, autour de ce trou noir sans fond.
La façon dont Marina s’appliquait à le mener dans cette danse, loin du bord, obligeait Maxime à se rappeler sans cesse ce trou noir. Ouliana restait dans sa chambre, mais il ne voulait pas poser de questions à son sujet, ne voulait pas l’appeler dans la cuisine. Qu’aujourd’hui soit comme si ce n’était pas aujourd’hui, mais avant-hier, avant son arrivée dans leur vie.
Mais voilà, toutes les côtelettes étaient mâchées, Marina lui avait repris ses assiettes vides, elle s’était mise à charger le lave-vaisselle avec soin, sans faire de bruit — et alors, sans se tourner vers Maxime, elle dit :
— Tu te rends compte ? À l’hôpital, on extorque un pot-de-vin à Ouliana.
Il garda le silence tandis que Marina continuait de ranger les assiettes : avec soin, les grandes à part, les petites à part, les tasses dans le compartiment supérieur, les fourchettes et les couteaux dans le panier prévu à cet effet. Et bien que le whisky eût déjà pris Maxime dans ses bras, l’eût bercé tendrement, à travers la somnolence douce qui l’envahissait, il vit d’abord un petit élément de métal dont Marina comptait se servir pour assembler la conversation du soir, puis un autre, et enfin un troisième.
— Je m’en rends compte, ricana-t-il. C’est à peu près comme ça que je me représente tout ça.
Tout commençait à s’assembler en une structure compréhensible : le whisky, les petites côtelettes, les conversations à bâtons rompus, toutes ces caresses préliminaires ; le scénario de la soirée imaginé par Marina commençait à se dessiner. Les bords du piège s’effritaient comme ceux du cratère du fourmilion. Maxime éloigna son verre.
— Ils demandent combien ?
Sa première réaction fut un sentiment de triomphe. Le triomphe d’avoir eu raison — hier, et depuis toujours, en fait. Ils attirent les gens, les broient, les mutilent, puis acceptent de les soigner uniquement contre de l’argent — le même argent qui leur a servi à les appâter. Il fallait reconnaître l’élégance du procédé. Presque rien ne se perd : seulement les bras et les jambes coupés, à la poubelle. Et voilà qui mettait un point à leur dispute d’hier ; la vie elle-même l’avait posé.
— Un million. Et il ne lui reste que vingt-six mille roubles.
Maxime comprit tout de suite que ce n’était pas à Ouliana qu’on demandait de l’argent, mais à Marina et à lui. Bien sûr, il avait d’abord été saisi — un réflexe pur et simple, un petit spasme de lâcheté — mais, dès qu’il l’eut perçu en lui, il le surmonta. Il avait pitié de ceux qui étaient plus faibles que lui — et souvent, il agissait en conséquence. La somme était considérable, mais ce n’était pas leur dernier argent. Il inspira, expira, desserra le poing.
— Pour quoi faire ? Pour l’opération ? demanda-t-il. Pour la rééducation ?
Il était encore possible d’avoir pitié d’elle, d’Ouliana. Possible de lui pardonner. Et précisément parce que l’État essayait de l’écraser, de tout lui prendre, il fallait lui tendre la main, la tirer de sous le rouleau compresseur. Il se souvint qu’hier, avant leur dispute à propos de la télé, il avait presque réussi à l’aimer. Et tant pis pour le million. Bon, un million. Dix mille euros, un peu plus. On pouvait le donner sans rien demander en retour — exiger quelque chose en échange aurait été mesquin, indigne. Il fallait bien qu’il y ait quelque chose qui nous distingue d’eux, tout de même.
— Ce n’est pas pour les soins. Ils refusent d’enregistrer le mariage sans pot-de-vin.
— Quoi ?
— Ils refusent d’enregistrer leur mariage.
Ça le laissa perplexe : pourquoi diable demander un million pour un mariage ? C’était un prix qui n’avait rien de commercial. On pouvait demander autant pour une vie, mais pour un mariage ?
Marina se tourna enfin vers lui, le visage absent. Maxime fronçait les sourcils, mais ne demanda pas d’explications. Elle attendait qu’il comprenne de lui-même.
— Il est vraiment mal en point, il risque de mourir, poursuivit-elle tout de même. Pourtant, elle a le droit de se marier le jour même où ils déposent leur demande. Il y a une loi comme ça pour les participants à l’opération militaire spéciale…
— Pardon, quoi ? Maxime fut frappé de plein fouet. L’opération militaire spéciale ? « Opération spéciale » ? C’est comme ça qu’on va l’appeler, nous aussi, maintenant ?
— Ne cherche pas la petite bête, Maxime. C’est leur formulation juridique… Comment veux-tu que je dise ? Les participants aux opérations militaires ?
— Ce n’est pas une formulation juridique, Marina. C’est une formulation de propagande. On en a parlé, toi et moi, tu ne t’en souviens pas ? Et plus d’une fois.
— Je m’en souviens, dit-elle en levant les yeux au ciel. Oui, je m’en souviens. Qu’ils nous obligent à appeler ça « opération spéciale », parce qu’ils programment les esprits par le langage… Qu’ils n’autorisent à en parler que dans les termes qu’ils ont fixés… Qu’ils nous obligent à l’accepter… Qu’ils nous marquent… Qu’ils nous séparent en amis et en ennemis… Qu’ils testent notre loyauté. Parce que si on accepte d’appeler la guerre « opération spéciale », on finit par accepter qu’elle soit normale. C’est ça ? J’ai tout bon ? Maxime, tu peux me laisser finir ?
— Je te laisserai finir si tu appelles la guerre une guerre.
— Très bien. Les participants à la guerre.
— Merci, fit Maxime en claquant la langue.
— Enfin bref… Hier, ils lui ont refusé, en prétextant qu’ils étaient débordés, et aujourd’hui ils réclament un pot-de-vin. De vrais maîtres chanteurs ! Marina le regarda, cherchant à lire sa réaction.
Et là, il comprit. Tout lui apparut. Enfant, il était allé avec ses parents au théâtre de marionnettes Obraztsov. À un moment, la lumière était tombée si maladroitement que tous les fils des marionnettes s’étaient mis à briller.
Maxime tripota une petite tache sur la nappe, essayant de se retenir, de ne pas replonger dans leur dispute de la veille. En vain.
— Ah ! fit-il traîner. Alors elle est venue ici pour se marier, c’est ça ?
— Et alors, qu’est-ce qu’il y a de mal ? Elle est enceinte, Maxime ! Oui, elle est venue. Qu’est-ce qu’elle peut faire d’autre ?
— Je vois.
Il prit son verre et en but une gorgée. Le glaçon tinta doucement contre le verre. Ma main tremble, comprit Maxime.
— Donc, tout ça, c’est pour la prime de décès ?
— Maxime…
— Tu as joliment monté ton petit numéro, Marina.
— C’est faux ! Je t’ai tout dit franchement, Maxime ! Tu sais bien que je déteste les manipulations…
— Bon. Bon, peu importe.
— Ah non, parlons-en. J’aurais pu aller retirer l’argent moi-même, sur mon compte. Mais j’ai pensé que ce ne serait pas honnête… pas correct. Ces décisions-là, nous devons les prendre ensemble…
— Exactement ! hurla-t-il. Exactement ! Ces décisions-là ! Tu m’embarques là-dedans ! Elle t’a embarquée, et toi, tu m’embarques !
— Maxime. Il n’est pas question de lui donner tout cet argent… On lui prêterait, tout simplement… Et elle nous rembourserait ensuite, dès qu’elle le pourrait… Marina hésitait sur ses mots.
— Ça ne change rien ! Ce n’est pas la question ! Lui donner de l’argent pour ça, puis le lui reprendre à elle ? Sur sa prime de décès ?!
Il se leva d’un bond.
— Je ne veux pas ! Je ne veux prendre aucune part à cette histoire, tu m’entends ?! Arrête de me regarder comme ça ! J’ai passé toute ma vie, toute ma vie, à peine, tu le sais toi-même, à bâtir mon existence, à l’organiser de façon à ne pas me salir avec cette saloperie ! Et tu me proposes quoi ? De verser un pot-de-vin pour que ta petite chérie puisse toucher la prime de décès de son fiancé ? Non, Marina ! Non ! Ni sur notre compte, ni sur le tien ! Non, non et non ! Je refuse de participer à ça ! C’est clair ? Et cette conversation est terminée !
— Elle est enceinte ! Enceinte, Maxime ! Elle a besoin de cet argent ! Comment va-t-elle élever son enfant ?!
— Enceinte ? Tu es sûre qu’elle est vraiment enceinte ?
— Maxime…
— Quoi ? Personnellement, plus rien ne m’étonnerait !
— Arrête, je t’en prie. On pourrait au moins fermer la porte…
Mais il était trop tard. Ouliana se tenait dans l’embrasure. Elle était livide. Les bras croisés sur la poitrine.
— Vous voulez que je vous montre l’échographie, ou quoi ? dit-elle. Hein, tonton Maxime ?
— J’ai pas besoin de ton échographie ! Quel rapport avec l’échographie, de toute façon ?!
Maxime fut brûlé de honte pendant une seconde, puis aussitôt saisi d’une joie mauvaise à l’idée qu’au moins cet abcès allait enfin crever.
— Et qu’est-ce qui a un rapport, alors ? dit froidement Ouliana.
— Écoute, ma petite Ouliana… Je ne voulais pas te dire tout ça… Marina a peut-être raison, après tout, et tu es simplement victime des circonstances…
— Allez-y, dites toujours, maintenant.
Elle entra dans la cuisine et se planta devant Maxime, aussi grande que lui. Osseuse, pâle, les yeux noirs comme du charbon, les mâchoires crispées. Maxime fut repoussé par elle comme par deux pôles identiques d’un aimant.
— Tu ne peux pas ne pas comprendre de quel argent il s’agit.
— Et de quel argent s’agit-il ?
— Eh bien voilà. C’est l’argent pour avoir tué des gens. Pour avoir tué des Ukrainiens. C’est cet argent que tu veux prendre.
— Maxime, je t’en prie ! Voilà que tu remontes sur ton blindé…
— Je ne suis remonté sur rien du tout, Marina !
— C’est la guerre, Maxime ! Il y a deux camps qui se battent ! Tout le monde se tire dessus ! Ce n’est pas aussi simple que tu le racontes… Eux aussi nous tirent dessus… Là-bas, tout le monde est une victime…
— Ils nous tirent dessus ? Ils tirent sur qui, « nous » ?
— Eh bien sur nous, répondit Ouliana. Sur les nôtres.
— Une seconde. Sur nous ? Nous, ici, chez nous. Et on ne nous tire pas dessus. Parce que nous, on ne leur tire pas dessus. Parce qu’on ne veut tuer personne. Et cet argent, c’est bien pour des meurtres ! C’est ce que j’ai toujours dit, et je le répète ! Et elle, elle veut se l’approprier ! C’est un héritage, tu comprends ?!
— Et alors ? dit froidement Ouliana.
— Comment ça, « et alors » ? demanda Maxime, décontenancé.
— Et alors, si c’est un héritage ? Je lui donnerai un fils. Oui, c’est un héritage.
— Un héritage comme ça ?!
— C’est comme ça.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu te rends seulement compte de ce que tu racontes ? Ça suffit, dégage ! Lâche-nous ! Va à la banque, je ne sais pas, prends un crédit et paie avec cet argent ce que tu veux ! C’est ton affaire, mais ne nous mêle pas à ça !
— Mais qui va me prêter de l’argent… Vous vous foutez de moi, ou quoi ?
— Je ne sais pas ! Je ne veux pas savoir ! Ça ne me concerne pas, et ça ne doit pas me concerner !
— Si vous avez la flemme de lâcher l’argent, vous n’aviez qu’à le dire, sourit Ouliana.
Maxime fit un pas en arrière — il se retrouva presque contre elle. Il tremblait, et sa voix, emportée par la rage, se brisait en un râle rauque.
— Tu vis chez nous, chez moi, et tu oses me dire ça ?! Tu t’es pointée ici pour toucher la prime de décès ! Tu es venue enterrer ton Sacha ! Pour le fric, le pognon, le blé ! Pour les six millions, ou je ne sais combien, qu’il a gagnés en tirant sur des gens ! Pour le pactole ! Pour en avoir ta part, toi aussi ! Tu ne te dégoûtes pas toi-même ?! Je ne sais même plus lequel de vous deux est le pire : lui ou toi !
— Maxime ! Pourquoi tu t’en prends à elle… Maxime !
Marina se mit à pleurer, mais ses larmes ne firent qu’exaspérer Maxime davantage — on voulait le dissoudre avec ces larmes, lui inoculer de la culpabilité pour ramollir quelque chose en lui ; et lui, acculé, sentait maintenant qu’il avait la force de la frapper. Et l’envie.
— Et en plus, c’est à moi, à moi, que tu demandes ça ! C’est ce qu’il n’a pas touché pour ceux qu’il n’a pas eu le temps de tuer — tu veux le prendre à l’État, et tu veux encore qu’on t’aide, c’est ça ?
Les larmes de Marina ne changeaient rien, ne servaient à rien. Il voulait qu’Ouliana se mette à pleurer, elle aussi. Peut-être qu’alors il se sentirait un peu mieux. Peut-être qu’il cesserait de la haïr. Peut-être que sa gorge se desserrerait enfin.
• • •
Ils criaient tellement dans la cuisine que je n’ai même pas eu besoin de tendre l’oreille. J’ai tenu, tenu, et puis j’ai craqué. Comme d’habitude, quoi.
Bref, il était là, devant elle, à lui cracher sa salive au visage, et Ouliana avait sa réponse toute prête, une bonne réponse, solide et lourde comme un coup-de-poing américain. Pour l’instant, elle gardait la main dans sa poche, autour du poing, et attendait : allait-il s’arrêter, comme sa tante Marina le lui demandait ?
Et là, tout ce qu’il lui jetait à la figure ne l’atteignait pas. Rien de nouveau, là-dedans. En fait, c’était même bien d’entendre tout ça ; mieux valait l’entendre de la bouche de tonton Maxime que de la sienne. Il était en nage, tant il s’était donné de mal, tandis qu’Ouliana avait gardé sa colère intacte. Une joie sombre remontait du fond d’elle-même. S’il avait reculé, elle aussi aurait reculé. Mais il n’avait pas voulu, alors elle non plus. Et maintenant que tonton Maxime lui avait déballé toutes ses tripes, elle n’avait même pas grimacé. Elle lui répondit sans détour.
— Sacha n’est pas parti pour ça. Je vous l’ai dit, mais vous n’avez pas entendu. Parce que, les sous, ça, c’est votre truc à vous, tonton Maxime. Sacha est parti là-bas parce que sa mère le lui a demandé. Parce qu’il le fallait. C’est un devoir, vous connaissez le mot ? Le pays en a besoin. Vous croyez qu’il ne savait pas que tout pouvait arriver là-bas ? Il le savait. Et il n’a pas eu les foies. Contrairement à votre petit Kirill.
Et aussitôt — ce qu’il avait commencé à bomber le torse, ce qu’il avait voulu lui répondre — il ravala tout. Et Ouliana, qui s’était sentie impuissante toute la journée, sentit dans sa poche le poids bienfaisant du poing américain, cette sensation dont elle avait tant besoin. Sans lui, elle était ballotée de tous côtés.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Ce que je veux dire ? Eh bien, quand il a reçu sa convocation, qu’est-ce qu’il a fait ? Il s’est tiré, voilà ce qu’il a fait. Dans sa Géorgie. Vous croyez que je ne sais pas ?
— Mais qu’est-ce que ça peut te faire… Et puis, quelle différence ? haleta-t-il.
— Ça me concerne directement, voilà ce que ça me fait. Vous êtes là à me parler de ce qui est bien et de ce qui est mal… Mais dites-moi, c’est bien, ça, que mon Sacha soit là, sans jambes, étendu, sans qu’on sache s’il s’en sortira, et que même s’il s’en sort, il reste en fauteuil roulant toute sa vie ? Pendant que votre petit Kirill traîne, danse dans ses boîtes à deux balles, fait la fête et picole toute la nuit… Il drague des gonzesses. C’est ça, l’équité ?
— C’est n’importe quoi…
— Et, soit dit en passant, c’est lui qu’on a appelé, contrairement à Sacha ! Peut-être que c’est lui qui est parti à la place de votre Kirill…
— Oulianotchka… tante Marina lui prit le bras d’un geste mielleux, mais Ouliana se dégagea.
— Mais qu’est-ce qu’il y a de mal ? reprit tonton Maxime, sortant de sa stupeur. Kirill a fait son choix ! Il a choisi de ne pas participer à cette guerre, à ce massacre ! Et maintenant, il faudrait en plus qu’on se sente coupables à cause de ça ? Et puis, soit dit en passant, toutes les convocations de l’année dernière ont été annulées depuis longtemps…
Mais il commençait déjà à trembler, des fissures le parcouraient, il vacillait. Alors Ouliana sortit de sa poche son lourd poing américain et lui asséna le coup pour tout le reste :
— Vous savez quoi ? Et si on vérifiait si elles ont été annulées, ces convocations. Je vais aller porter plainte contre lui. Pour évasion du service militaire. Et contre vous, pour l’avoir caché. Qu’ils l’embarquent, lui aussi. Qu’il aille servir. Ça, ce serait juste. Et allez tous vous faire foutre.
Elle contempla sa gueule ahurie, en savoura le spectacle une seconde, puis tourna les talons et s’en alla.
— Ouliana ! Oulianotchka, où vas-tu ?
Elle passa d’abord dans sa chambre, prit son sac avec ses papiers et son chargeur, puis sortit.
— Ouliacha, reviens ! Il pleut !
Je m’en fous qu’il pleuve.
Elle fut trempée en une minute, mais tant pis : la pluie ne la mouillait pas, ne la refroidissait pas, et le vent de tempête la poussait en avant ; elle était toute voile. Une force pulsait en elle, une certitude nette l’habitait : elle savait quoi faire. Elle se précipita dans un café, tira un tabouret vers elle, ouvrit l’IA, ChatGPT.
Sur l’écran trempé de pluie, elle se mit à enfoncer les petites lettres qui lui échappaient.
« Comment rédiger correctement une dénonciation au FSB ? »
On sait, nous, comment vous faire rendre des comptes. Merci, tonton Maxime, de t’être dévoilé et de m’avoir donné une idée. Vous avez la trouille — et vous avez raison de l’avoir : vous n’avez pas les mains propres.
Le chat n’eut pas besoin de réfléchir longtemps — même pas une seconde.
« Une déclaration adressée au FSB de Russie se rédige librement, mais il est préférable de respecter le style officiel et une structure claire. Vous pouvez envoyer votre demande :
• Par le biais du service de réception en ligne sur le site officiel du FSB de Russie
• Par courrier
• En personne
• Par l’intermédiaire de la direction territoriale du FSB de votre lieu de résidence.
En général, la déclaration se présente ainsi :
À la direction du FSB de Russie pour la région de ________. Nom, prénom, patronyme, adresse, téléphone, e-mail.
DÉCLARATION
Je soussigné(e), nom, prénom, patronyme, communique les faits suivants :
(exposez brièvement et de façon précise les circonstances : ce qui s’est passé, qui y a participé, quelles preuves ou quels témoignages sont disponibles)
Je vous prie de :
• Vérifier les faits mentionnés
• Prendre des mesures conformément à la législation de la Fédération de Russie
• M’informer des résultats de l’enquête
Je joins à ma déclaration…
Date, signature »
Ensuite, l’IA conseillait d’écrire sans émotions superflues, en s’en tenant strictement aux faits. S’il y a des captures d’écran, joindre les captures d’écran ; s’il y a des documents, joindre les documents.
Ouliana lut une fois, deux fois, trois fois.
La force : voilà ce qu’elle ressentait. Ses bras et ses jambes se gonflaient de force, comme remplis de plomb. Plus aucun vent ne pouvait la déloger. Elle n’était personne, tout le monde la traitait comme de la merde, et maintenant elle devenait quelqu’un. Maintenant, elle pouvait se mettre à l’abri derrière l’État, derrière un géant de pierre ; et pas seulement se cacher derrière lui, mais grimper sur son épaule et lui chuchoter à l’oreille : celui-là, réduis-le en poudre, écrase-le sous ton talon comme un cafard, qu’il n’en reste qu’une flaque humide. Et celui-là aussi. Et celui-là. Et le géant l’écouterait, et les réduirait en poussière, les écraserait.
Le téléphone sonna : « Marina, tata Moscou ». Ouliana raccrocha.
Toute sa vie, Ouliana s’était sentie comme une merde, une plume, un zéro — parce qu’elle ignorait ce secret. Le secret pour devenir quelqu’un. La force traînait par terre, il suffisait de se baisser pour la ramasser. Elle pouvait tordre l’oncle Maxime comme un fétu de paille, Kirill aussi, et n’importe qui, en fait. Une malice mauvaise s’empara d’Ouliana. La toute-puissance.
Les messages se mirent à pleuvoir : « Ouliasha, viens, qu’on parle, s’il te plaît. »
Ouais, putain, tout de suite.
Elle ouvrit ses notes et se mit à rédiger un texte.
« Je signale que Savvine Kirill Maximovitch, ayant reçu en septembre 2022 une convocation du commissariat militaire afin d’effectuer son service en Ukraine dans le cadre de l’opération militaire spéciale, s’est soustrait à la mobilisation et s’est réfugié en Géorgie. Après avoir séjourné quelques mois en Géorgie, Savvine K. M. est revenu à Moscou, où il se trouve actuellement, résidant chez ses parents, Maxime Savvine et Marina Savvina, à l’adresse suivante : Moscou, avenue Léninski, bât. 37, app. 380. »
Arrivée à tata Marina, elle ralentit. Elle n’avait pas envie de mêler tata Marina à cette histoire, elle n’était pas assez en colère contre elle. Mais rédiger la plainte sans la mentionner était étrange aussi, comme si l’oncle Maxime le cachait tandis que tata Marina restait à l’écart. Après tout, pourquoi la plaindre, pensa Ouliana un instant ; de toute façon, les flics découvriraient tout, qu’elle l’écrive ou non. Elle se demanda quelle peine on risquait pour avoir caché ceux qui avaient fui le service militaire. Elle eut envie de poser la question au petit chat, mais n’osa pas. Puis elle pensa à ce qu’elle dirait à sa mère : qu’elle avait porté plainte contre sa cousine ? Sa mère ne l’approuverait certainement pas. Comme tata Marina, elle était d’abord du côté de la famille et, en dixième lieu seulement, de la vérité. Mais elle n’était pas obligée d’en parler à sa mère, au besoin.
Ces pensées étaient mauvaises, elles l’affaiblissaient de nouveau, la liquéfiaient. Pour s’aider à terminer sa dénonciation, elle se rappela encore comment l’oncle Maxime lui avait crié dessus, comment il avait traité Sacha d’assassin, et surtout comment il avait douté de sa grossesse. Eh bien, si tu me prends quand même pour une salope, tonton Maxime, alors je serai une salope pour toi. Tiens, prends ça.
Elle chercha le site du FSB sur Google et ouvrit la page où déposer une dénonciation. Elle copia le texte de ses notes, cliqua dans la case pour le coller. C’était un moment extraordinaire, quelque chose qui ne lui était encore jamais arrivé. Elle se figea, s’écouta. En elle, le mercure se déversait, lourd. Tout tremblait en elle d’exaltation. Et elle était terrifiée par elle-même. C’était ça, le pouvoir.
Elle garda un instant le doigt au-dessus du bouton « envoyer ».
Oh, la vache.
Puis elle eut une autre idée.
• • •
Ses oreilles tintaient comme si l’on venait de tirer juste là.
Quand Ouliana claqua la porte, Marina se vida comme si on l’avait débranchée. Elle s’effondra sur une chaise, les yeux éteints, les bras ballants. Elle poussa péniblement la salière sur la table. C’était comme si Maxime n’avait même pas été dans la cuisine.
— Alors ? Alors ?! se planta-t-il devant elle. — En quoi est-ce que j’ai tort ?!
— Maxime, tu es idiot ? demanda Marina à voix basse.
— Pardon ?!
— Pourquoi tu as fait cette scène ? Qu’est-ce qui te prend, t’es une hystérique ou quoi ?
— Une scène ?…
— Pourquoi tu répètes tout le temps la même chose ? Pourquoi tu répètes tout le temps la même chose ?! Pourquoi tu lui as sorti tout ça ?! Elle le regarda avec haine.
— Je n’en crois pas mes oreilles, répondit Maxime après un silence. — Alors maintenant, c’est moi le coupable ?
— Pourquoi tu l’accuses comme ça ?
— Marina ! Quelles accusations encore ? J’appelle les choses par leur nom !
— Tu l’as traité d’assassin ! Comment tu sais s’il a tué ou non ?
— Mais il était prêt à tuer, non ? Il l’était ?
— Tu ne le connais pas. Tu ne sais pas de quoi il est capable, là-bas. Pourquoi ? Pourquoi ? C’est la guerre, Maxime.
— Mais ne recommence pas à me débiter toutes ces conneries, d’accord ? On sait qui a déclenché cette guerre et qui pourrait l’arrêter n’importe quel jour. Tu ne vas quand même pas dire maintenant, comme tous les autres, que dans une guerre les deux camps sont toujours coupables ?!
— D’ailleurs, dit Marina à voix basse, d’ailleurs, si Zelensky tenait à ses gens comme nous, au moins, nous tenons aux nôtres, il pourrait tout simplement partir. Il se ferait évacuer dans un endroit bien au chaud, avec des garanties de sécurité, et tout s’arrêterait aussitôt.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?!
— Quoi, ce n’est pas vrai ? Pour le nôtre, tout est clair maintenant : oui, c’est un tyran, oui, un suceur de sang, là-dessus il n’y a pas deux avis possibles. Mais nous, ça fait longtemps qu’on sait tout de lui. Un crocodile ne fait pas marche arrière. Et qu’il soit maudit d’avoir déclenché tout ça. Mais eux… Zelensky. Et lui, alors ? Il ne tient donc pas à ses gens ? À ses propres gens ? C’est quoi, ce patriotisme ?
— Arrête immédiatement de débiter ces absurdités, je t’en supplie. Tu te rends seulement compte de ce que tu racontes ?!
— Deux machos qui se mesurent la bite, et des gens meurent des deux côtés de la frontière. Des gens qui pourraient vivre, tout simplement. Voilà ce que je comprends, Maxime.
Maxime s’assit à côté d’elle. Elle ne voulait toujours pas le voir. Ils avaient glissé sur le sable meuble dans un gouffre, ils tombaient, tombaient si vite que leurs tripes leur remontaient à la gorge, et il n’y avait plus de cuisine autour d’eux, plus d’appartement, seulement le noir.
— Marina. Tu es sérieuse ? demanda Maxime à sa femme, la langue pâteuse comme après un AVC.
Il venait de comprendre qu’il pouvait divorcer d’elle.
— Tu l’as vraiment blessée, Maxime, répondit Marina. Elle va aller déposer une plainte.
— Elle ne déposera rien, Marina ! Rien du tout ! Tout ça, c’est du bluff ! De la menace en l’air ! Du chantage de bonne femme ! Une crise simulée ! C’est du bluff !
— Qui tu crois convaincre, Maxime ? Marina secoua la tête. — Qui tu prétends démasquer, ici ?
— Tu sais… dit-il à voix basse. Tu as changé. Depuis cette expo sur Marioupol et… depuis ces fichues jardinières… C’est là que tu as commencé à changer. Avant, tu ne l’aurais jamais défendue. Et maintenant… Tu sais pourquoi ? Parce que toi-même, tu as déjà mis un pied là-dedans. Ce n’est pas elle que tu défends, Marina. Sur Marioupol, déjà, j’avais remarqué.
Marina finit par lever vers lui ses yeux gonflés, suintants, sillonnés de rouge. Ses lèvres tremblaient. Elle soupira, poussa un cri et se mit à se lamenter comme une paysanne :
— Tu te rends compte du monde dans lequel on vit, Maxime ?!… Tu ne comprends rien !… Rien !
Elle bondit, attrapa son téléphone et se mit à appeler quelqu’un. Elle arpentait le couloir, la lèvre mordue, envoyait des messages — à Ouliana, sans aucun doute. Puis elle vit Maxime qui l’épiait depuis la cuisine et s’enferma dans une chambre.
Elle n’oserait pas porter plainte. Contre les siens ? Contre sa propre famille ? Et pour quoi — juste parce qu’il lui avait dit la vérité ? Elle-même savait parfaitement tout ça, elle n’avait même pas essayé de le nier. Bon, l’héritage. L’héritage, c’est l’héritage, qu’est-ce qu’on y peut. Quoi, il l’a blessée, la pauvre petite ? Il suffisait de ne même pas y penser, c’était ridicule, tout simplement ridicule, bon sang.
Comme elle avait parlé méchamment de Kirill. Et lui, quel idiot, qui croyait s’être bien entendu avec elle, l’avoir charmée, être devenu son ami. « Votre petit Kirill. » Quelle salope.
Elle ne lui ferait rien. On n’était tout de même pas en trente-sept. Et Sobianine avait bien déclaré que les convocations de 2022 avaient été annulées pour tous ceux qui n’avaient pas été appelés à l’époque. Il y avait eu une info quelque part, c’était sûr, sinon ils n’auraient jamais laissé Kirill revenir.
Maxime appela Kirill — pour rien, sinon écouter les sonneries. Chacune lui écorchait encore le tympan, appuyait un peu plus sur le lambeau palpitant dans sa poitrine. Il rappela — même histoire. Il lui envoya un message : « Tu rentres quand ? » et resta là, comme un crétin, devant la conversation WhatsApp ouverte, à attendre que Kirill daigne le lire. Puis il se souvint que WhatsApp, c’était pour les vieux, et que Kirill était plutôt sur Telegram ; il lui écrivit là-bas. Deux coches apparurent : message livré, mais Kirill n’avait pas l’intention de le lire. Qu’est-ce que tu peux bien faire d’aussi important pour ne pas pouvoir lire ?
Il n’aurait pas dû céder à ses jérémiades, il n’aurait pas dû le laisser rentrer de Géorgie. Il aurait pu s’endurcir là-bas, puis partir plus loin, en Europe, ou même en Thaïlande. Non, il fallait absolument qu’il revienne ici, à Moscou, où tout lui était servi sur un plateau. Les boîtes, les filles… Ses amis, ceux-là. Et une carrière ? Quelle carrière tu espères faire ici, rêveur ? Il n’y a que les opritchniki qui puissent faire carrière. C’était évident qu’il ne se passerait plus rien de bon ici du vivant de sa génération, que tout était cassé, que tant que le tsar ne passerait pas l’arme à gauche, personne ne se risquerait à réparer quoi que ce soit. Mais non, putain.
Il l’appela encore. Trois appels manqués, il aurait déjà pu comprendre que son père avait quelque chose de sérieux à lui dire. Qu’est-ce qu’il faisait, il baisait, ou quoi ?! Et même s’il baisait, alors ?!
Maxime se servit un whisky ; sa main trembla, il en versa trop. Il essaya de démouler un glaçon — le fit tomber par terre. Il se pencha pour le ramasser, mais le glaçon lui échappait et finit par glisser sous les meubles de cuisine, d’où il était impossible de le récupérer. Il était là, il le narguait, l’énervait. Comme un éclat que le chirurgien n’avait pas vu, qu’il n’avait pas retiré.
Il se mit à chercher des preuves que Sobianine avait effectivement annulé toutes les convocations superflues. Il retrouva un article d’octobre dans Kommersant. Il le relut. Oui, tout avait été rappelé le 17 octobre 2022. Les centres de mobilisation installés dans les musées de Moscou avaient fermé. Au même moment, le gouverneur de la région de Moscou, Andreï Vorobiov, avait annoncé que le plan de mobilisation était rempli. Eh bien voilà. Évidemment. Les convocations avaient été annulées. Qu’elle le fasse chanter autant qu’elle voudrait. Il but une gorgée, continua de chercher, sans trop savoir pourquoi. Et tomba sur un article de Meduza affirmant que c’était Poutine qui avait décrété la mobilisation et que lui seul, paraît-il, avait le droit d’y mettre fin ; or, il n’y avait pas mis fin, si bien que, formellement, elle se poursuivait toujours — et dans certaines régions, même pas seulement formellement.
Il but encore une gorgée, appela Kirill. Autour de l’éclat, ça s’enflammait.
Puis on sonna à la porte. Avec insistance, sans gêne. Maxime alla ouvrir, mais Marina fut la première. Elle regarda par le judas, arrangea ses cheveux, repoussa son mari loin de la porte : « Va-t’en. »
Ouliana entra, trempée jusqu’aux os. Pas un bonjour, pas même un demi-bonjour ; elle les regarda tous les deux à travers, renifla simplement, traversa le salon en claquant ses pieds mouillés et s’installa dans le profond fauteuil de Maxime. Elle alluma la télé et choisit la chaîne Rossiya.
Le cirque des monstres y était encore à l’antenne, les clowns haineux se démenaient, l’animateur faisait claquer son fouet. Maxime passa devant, mais le son parvenait jusqu’à la cuisine.
— Moi, je trouve, et c’est mon opinion, qu’il est tout à fait normal de les appeler des « Khokhols ». Qui est-ce qu’on appelle comme ça ? Pas tous les Ukrainiens. On appelle ainsi ceux qui ont sauté sur le Maïdan, ceux qui criaient : « Le Moscovite à la potence ! » Ceux qui ont tué des enfants dans le Donbass pendant huit ans ! Voilà qui. Sauf votre respect, ce ne sont pas des Ukrainiens. Ce sont de vrais Khokhols ! Et on devrait encore prendre des gants avec eux, peut-être ? Non, bien sûr ! Et nous ne devons avoir aucune pitié pour eux !
Maxime ne pouvait pas écouter ça et faire comme s’il n’entendait rien. Il ne voulait pas s’en mêler, pensait finir son whisky et aller dans sa chambre, mais ça ne se passa pas comme ça. Il retourna au salon et inspira profondément.
— Ouliana. Parlons-en calmement, s’il te plaît.
Elle ne réagissait pas.
— Je suis d’accord, répondit l’animateur. Comme vous le savez tous, je vais souvent là-bas, de l’autre côté du ruban, et j’en ai vu, des choses. Ils tuent nos gars, nos jeunes. Avec des voitures, des drones, de sang-froid.
— Baisse un peu le son, s’il te plaît, et parlons comme des adultes, dit Maxime d’un ton égal.
Ouliana se tourna vers lui, le regarda calmement — et n’obtempéra pas.
— Nos gars disent tout simplement : là-bas, c’est l’ennemi, poursuivit l’animateur. Ce ne sont pas des gens, ce sont des ennemis. Là-bas, tout est simple. Si ce n’est pas nous qui les tuons, ce sont eux qui nous tuent. Voilà tout. Et le reste, vous savez, comme dit mon père spirituel, c’est l’œuvre du Malin.
— Ouliana ?
Elle finit par l’entendre. Elle prit la télécommande, appuya sur un bouton — et la barre blanche du volume se mit à monter.
— Exactement ! Exactement ! hurla l’expert. C’est une lutte existentielle ! Ils ont construit là-bas… Enfin, pas eux, plutôt l’Occident qui a construit ça chez eux… Avec les laboratoires biologiques…
— Ouliana !
Mais elle monta encore le son ! La télé vibrait maintenant sous la surcharge. Marina accourut, les regarda, se recroquevilla.
— Notre président a très justement appelé leur soi-disant Ukraine une formation artificielle ! Une anti-Russie !
— Ouliana !!!
— C’EST NOUS, NOUS NOUS DÉFENDONS ! ET NOUS EN AVONS PLEINEMENT LE DROIT ! CAR QUI VIENT CHEZ NOUS AVEC L’ÉPÉE PÉRIRA PAR L’ÉPÉE ! hurlait la télé à plein volume, et le cristal dans le vaisselier tintait en écho.
— Ouliasha… S’il te plaît ! Les voisins… balbutia Marina, mais seul Maxime l’entendait ; la télévision couvrait toujours la voix d’Ouliana.
Maxime fit un pas vers Ouliana pour défendre sa femme, mais celle-ci lui saisit le bras ; et Ouliana — sans même quitter son fauteuil, le regardant d’en bas — le fixait non pas simplement avec défi, mais avec rage, avec une haine si authentique qu’il comprit tout à cet instant : elle pouvait très bien les dénoncer, sans problème, et il y avait de bonnes chances qu’elle l’ait déjà fait. Et autre chose encore : Maxime ne pourrait rien prouver à personne, parce qu’elle était la fiancée d’un soldat blessé dans le cadre de l’opération militaire spéciale, tandis que lui était le père d’un réfractaire qui, en plus, vendait dans sa librairie des livres d’agents de l’étranger.
— VOUS SAVEZ COMMENT ILS NOUS APPELLENT ? NOS GAMINS ? DES ORQUES ! NON ! NOUS, NOUS SOMMES DES HUMAINS, ET EUX, CE SONT DES SOUS-HUMAINS ! ALORS TOUT CE QUE NOUS FAISONS LÀ-BAS EST JUSTIFIÉ !
Son ventre se noua. La télé se mit à tanguer devant ses yeux. Il fallait qu’elle vomisse tout ça. Elle, elle ne pliait plus. Maxime, lui, s’était courbé.
— Salope ! cria-t-il, et il réussit à s’arracher de là, de justesse.
Il voulut se rapprocher de Marina, mais elle le repoussa. Elle s’accrochait à son téléphone et appelait sa petite sœur pour se plaindre de sa petite merveille. Mais celle-ci refusait de répondre. Peut-être qu’elle était au potager, peut-être devant une série, ou peut-être déjà couchée.
Il ne se passera rien, se dit Maxime. Qu’il ne se passe rien.
• • •
Tata Marina ne tint pas longtemps, elle non plus. Ils avaient tous les oreilles sensibles. Elle resta là un moment, puis partit. Ouliana ne la regarda même pas ; il n’y avait rien à examiner. Et ce n’est qu’une fois qu’elle comprit qu’elle avait pris possession de leur foutu salon, qu’elle s’ennuya à écouter la télé.
Elle resta assise encore deux minutes, puis retourna dans sa chambre. Elle leur laissa le talk-show à plein volume, juste pour voir ce qui se passerait. Il hurla encore pendant une vingtaine de minutes, tandis qu’ils restaient dans leurs chambres, comme des souris, sans oser mettre le nez dehors. Elle avait visé en plein dans le mille, en véritable tireuse d’élite.
Puis ils se faufilèrent, faisant à peine grincer le parquet, et l’éteignirent prudemment. Mais Ouliana ne protesta plus : tout était déjà clair avec eux.
Mais elle n’arrivait pas à dormir ; elle était fiévreuse à cause d’elle-même. Elle ouvrit ses notes et se remit à rédiger. Pendant qu’elle écrivait, Kirill rentra de ses virées. On sonna à la porte, quelqu’un alla lui ouvrir.
Puis une petite scène se joua dans le couloir. Ouliana colla l’oreille à la porte et écouta. Au début, ils essayèrent de ne pas faire de bruit, gênés par sa présence, peut-être ; puis ils oublièrent leur gêne et tout le reste au monde.
— Kirill ! Tu ne veux pas répondre quand on t’appelle ?
C’était l’oncle Maxime.
— Pa… Quoi ? Mon téléphone est à plat…
— Il n’est pas à plat du tout ! Les messages sont livrés ! Tu me prends pour un parfait crétin ? C’est juste que tu daignes pas les lire…
— Ben, j’étais occupé. Ça va, détends-toi.
— Moi, me détendre ? C’est moi qui devrais me détendre ? Tu te crois où, à parler comme ça à ton père ?
— Pa, qu’est-ce que t’as… C’est l’été ! Tout le monde sort…
— Tout le monde sort… Tout le monde, c’est tout le monde, mais toi, tu es toi, Kirill ! Tu ne veux pas te servir un peu de ta tête ?
— Pa, c’est quoi ces reproches, sérieux ?
— Parce que jusqu’à quand tu vas traîner dehors ?! Je ne comprends pas ! Jusqu’à quand ? Tu vas traîner ?! Regarde l’heure qu’il est ! Ni ta mère ni moi ne dormons, on doit attendre que tu aies fini de traîner !
— Ben, va dormir ! Qui te force ? J’ai quel âge, au juste ? Pourquoi tu me prends la tête ?!
Et puis — paf ! Kirilloucha poussa un petit cri.
— Pa, qu’est-ce que tu fais ?… bredouilla-t-il, vexé et abasourdi.
— Rien du tout ! Arrête de te comporter comme un petit con, Kirill ! Grandis un peu ! Grandis !